Chronique

Strange Enquête « Mettre son sac à l’arrière » (2017)

18 octobre 2017, Groum'

Strange Enquête. Jérome Piel aux textes et la voix, Manuel Mouret à la contrebasse. Un duo original, presque marginal, mais tout sauf banal. Pourtant, ils s’inspirent de cette banalité qui berce nos vies, et nous proposent de voir en elle les merveilles des instants ordinaires.

Après « Là où les nuages s’arrêtent » (2014), puis « Dix heures d’avion » (2015), « J’vais t’pourrir la vie » (2016), leur sortie annuelle s’intitule « Mettre son sac à l’arrière ». Dans cet album, Strange Enquete nous emmène dans un voyage pas comme les autres, où routine rime avec optimisme, où des histoires de vies sont mises en lumières. Parfois même, le sarcasme prend toute la place dans le lit de cet album.

L’album est livré avec une pochette illustrée, où une collaboration entre une quinzaine d’illustrateurs a permis de mettre en couleurs les paroles de chacun des morceaux. Un album agréable à voir, une pochette agréable à explorer, c’est assez rare pour être souligné.

Jérome, dans cet album, pousse l’énigme de ses textes à son paroxysme : il est souvent impossible de comprendre le plein sens d’une chanson dès la première écoute. Manuel, quant à lui, se rie de sa contrebasse, et la dompte jusque dans les moindres recoins. L’instrument permet de créer une ambiance qui se prête parfaitement au timbre de Jérome, puissant et flegmatique. D’une nonchalance volontaire et maîtrisée, les textes sont déclamés plus que chantés. La poésie prend le dessus dans cet album, et vient tendre la main à la diversité des thèmes abordés, chapeautée par la présence quasi-permanente du bitume.

Dès le début de l’album, le ton est donné, l’échappée commence. Sortir d’une ville, tracé d’un itinéraire de liberté, nous invite à ne pas suivre machinalement le chemin qui nous est imposé, mais au contraire à « prendre les déviations » à profiter de chacun des virages que la vie peut nous offrir. Ces virages, facultatifs mais si jouissifs, peuvent parfois se traduire par une naissance, une Nouvelle Aventure, des moments où l’on ressent la peur, où l’on ressent Le Flip, où l’on vit. Cependant, si ces virages sont mal négociés, si le dérapage n’est pas contrôlé, le « rire insolent » se transforme en Désolé, Vraiment. Au travers de ces chansons se crée et s’étoffe une relation père-fils, joyeuse, légère mais déjà quelque peu mélancolique.

« Tout autour du monde, sur le bord de la route, la peur nous attend pour un prochain round »

Dans Les Piscines Gonflantes, la poésie se joint à la satire pour dénoncer les travers de notre société de consommation, la vacuité intellectuelle véhiculée par la publicité dans le but de nous vendre l’illusion du rêve accompli.

Retour sur l’observation des relations, avec le trio Tue-Moi, Le Jour où elle Partira, Vous n’avez pas reconnu ma mère ?

Tue-Moi nous décrit les prémices d’une décision égoïste et sans considération humaine. Le Jour où elle partira nous offre le discours pessimiste d’une relation en fleur et pourtant déjà fanée. Vous n’avez pas reconnu ma mère ?, encore plus noire, dépeint des retrouvailles tristes, colériques et nostalgiques.

Ce trio est toutefois ponctué d’une touche amoureuse, légère, haute en couleurs. Une fenêtre sur rêve nous est en effet proposée avec Joli Sourire.

« Il y a sur votre sourire une envie d’écraser les soupirs »

Strange Enquête, toujours affamé, se coupe une nouvelle tranche de noirceur. Dans la vie, il y a des hauts, il y a des bas. Les jours off nous parle d’un jour en bas, où l’on ne fait que subir le temps en attendant qu’il daigne passer, que veuillent bien revenir les couleurs chaudes.

Puis Jérome Pinel nous explique ce que ça fait de Vivre dans la ville dans laquelle on a grandi, ses nostalgiques et ses habitudes, avant de nous peindre de ses mots Chicago, son style et ses légendes.

Manuel Mouret impose à l’univers un rythme Groovy qui nous donne envie de ce célibataire qu’Il Danse dans Le Vent, qu’il aille poser un regard sur les nouvelles générations qui se retrouve dans le « Skatepark de [sa] jeunesse ». Du skatepark au sommet d’un talus, le Spot des Rêveurs peut être n’importe où. Ces endroits volés dans les villes, où les gens viennent boire, fumer, rêver.

« Pourvu qu’il ait un de ses coins où l’on se grimpe un peu le coeur, pour voir la vie d’un peu plus loin, pourvu qu’il y ait un spot pour les rêveurs. »

Toujours dans cette politique du rêve, de l’illusion, des histoires racontées dans le seul but de s’échapper, Strange Enquête combat ces journées banales et monotone avec Vas-y Alain et Quand on n’a pas la mer : il a toujours été plus facile d’éviter un problème plutôt que de lui faire face.

L’album boucle la boucle sur le thème de la route cyclique avec Pied au Plancher. Avec l’ashpalte comme ligne de vie, on avance à fond sans savoir dans quelle direction. On essaye d’éviter les obstacles, de gagner du temps sur le trajet, pourtant pour prendre le large, le plus simple reste de rêver.

 

FICHE TECHNIQUE

Tracklist
1. Sortir d’une ville
2. Nouvelle Aventure
3. Le Flip
4. Désolé, Vraiment
5. Les piscines gonflantes
6. Tue-moi
7. Le jour où elle partira
8. Joli Sourire
9. Vous n’avez pas reconnu ma mère ?
10. Les jours Off
11. Vivre dans la ville où l’on a grandi
12. Chicago
13. Il danse
14. Le Vent
15. Le Spot des rêveurs
16. Vas-y Alain (Fais-moi rêver)
17. Quand on n’a pas la mer
18. Pied au plancher

Durée : 77 min
Sortie : 5 octobre 2017
Genres : Tchatche et Contrebasse
Label :Les Zazous du Bijou

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