Live Report

No Logo, No Cry ! (Fraisans, 39) 11-13.08

19 août 2017, Clem

C’est avec le marteau et l’enclume à la main que nous sommes allés au cœur du Jura, sur le site des anciennes Forges de Fraisans, pour fêter la cinquième édition du No Logo Festival. Trois jours pour chanter, danser et sourire, pour s’aimer et s’affranchir.

S’affranchir. S’affranchir de la fragilité et du clientélisme des subventions publiques. S’affranchir du recours au bénévolat pour lutter contre l’illusion de la gratuité. S’affranchir surtout d’un système économique oligarchique qui oblige à être sponsorisé par les grandes marques. Au No Logo, pas de Kronenbourg, ni de Coca-Cola. Car le festival entend pleinement jouer son rôle de contre-pouvoir. Dans son ouvrage référence, No Logo, la tyrannie des marques, Naomi Klein écrit : « Les fabriquants de ces produits symboliques envoient tous le même message incroyablement contradictoire : nous voulons que nos marques soient l’air que vous respirez – mais ne songez même pas à l’expirer ». Florent Senseigne, directeur du festival éponyme, souhaitait donc une fois encore rafraîchir l’air ambiant. Sans sponsor, sans subvention, sans bénévole, mais avec une belle dose d’humanité : « le No Logo, c’est une famille, une véritable aventure humaine ».

CHARLOTTE GUILLOT ET FLORENT SENSEIGNE

Et on le comprend d’autant plus quand Florent essuie ses larmes en évoquant la perte récente de Yann Carou, ingénieur son dont la grande scène portait le nom. Le No Logo veut prouver qu’il est possible de « valoriser l’humain », en salariant tout le staff, en inscrivant les relations avec les prestataires dans la durée, en mobilisant les réseaux locaux, tout en maintenant une politique de prix très accessible (60€ les trois jours). Pour « se libérer du grand capital », il faut dès lors compter sur les festivaliers : c’est eux « qui poussent le No Logo » répète Florent. Avec 42 000 entrées (14 000 personnes les trois soirs), le festival a prouvé une fois de plus la viabilité économique de sa philosophie. Il ne restait plus qu’à la mettre en musique !

Cadre historique du festival, les Forges de Fraisans symbolisent cette lutte sociale proclamée : au siècle dernier, 3000 ouvriers forgeaient rails et poutrelles. Patrimoine indélébile de cette ère industrielle, la cheminée de la forge domine les champs voisins que le festival a investis. A droite de la grande scène, le platane bicentenaire, parfaitement mis en valeur par les spots rouge jaune vert qui ornent ses feuilles, plante le décor d’un retour aux racines.

Seul bémol dans la note artistique, nous regretterons les deux écrans de chaque côté de la scène qui font « écran au réel ». Certes, assis dans l’herbe au beau milieu de l’après-midi, on ne peut que les apprécier. Mais la nuit, ils agrippent le regard et pervertissent la beauté naturelle de la scène et de ses acteurs. Du côté logistique, le camping a été agrandi, équipé de douches et d’un chapiteau, et s’est enrichi d’activités sportives et ludiques avec la diffusion de documentaires et de concerts bonus, notamment par le groupe Mystical Faya, que No Logo accompagne toute l’année. En s’appuyant sur les avis des festivaliers, l’organisation a mis en place pour la première fois la « Dub Factory », en contrebas du plateau principal. Avec deux murs de son d’une excellente qualité, la scène dub est un vrai succès, à la hauteur d’une programmation exceptionnelle. Mais ce qui ressort principalement du site, c’est son organisation et sa logistique implacable. Des différents festivals de l’été parcourus, le No Logo s’impose largement comme le mieux pensé, le mieux préparé : des stands des quatre coins du monde aux mets délicieux (big up à l’antillais !), de multiples bars où l’on s’abreuve d’une pinte de l’excellente bière jurassienne « Rouget de Lisle » à 5€ sans jamais patienter, des zones ombragées, des points d’eau et un nombre conséquent de toilettes sèches. Car là aussi réside un point essentiel du festival : sa volonté de limiter son empreinte environnementale, en triant les recyclables et en compostant les déchets alimentaires des restaurateurs ; le tout audité par une organisation spécialisée pour agir intelligemment et ne pas juste se targuer d’être « éco-responsable ».

JOUR 1

Vous l’aurez compris, le No Logo n’est pas juste un festival de reggae dub. Mais la musique en reste son ciment. Et le reggae incarne son esprit. Des rues de Trenchtown aux Forges du Jura, le reggae était présent dans toute sa diversité : les papys de l’île verte ou les singjays contemporains, le No Logo offrait une fois de plus un menu diversifié et de qualité. « Non, le reggae ce n’est pas toujours la même chose » s’exclamait Florent. Et il avait à cœur de le prouver. Le vendredi, c’est avec de grands regrets que nous rations le ska des anciens de Skatalites et la sagesse d’Inna de Yard venu remplacer Horace Andy au pied levé. Après la vieille garde toujours debout, Soom T prouvait que la jeunesse avait son mot à dire et que les femmes aussi savaient chanter et rapper (elle sera malheureusement la seule représentante de la gente féminine avec Nattali Rize). Le soir venu, les légendaires UB40 sont venus rassembler les générations autour de leurs tubes mythiques des années 80. Sans leur chanteur historique Ali Campbell mais avec son frère, Duncan, dont on entendait trop peu la voix, UB40 déroule son live avec sérieux, sans excès. Nos jambes ressentent l’envie de danser leur reggae aux accents parfois celtiques, nos bras de se balancer façon ska. Et notre voix de s’exprimer : de Red Red Wine à Kingston Town, les britanniques font chanter tout le public sur leurs classiques. Dans la foulée, Ky-Mani Marley se faisait digne représentant de la plus grande famille du reggae, après Damian Marley en 2016. Mais Ky-Mani a tenu à rappeler que son nom n’était pas la seule raison de sa présence : avec sa voix singulière et une présence scénique remarquable, le petit dernier Marley fut une vraie belle surprise, explorant différents styles du hip-hop au dancehall.

Il était alors temps pour nous d’aller goûter à cette « Dub Factory » qui sentait bon la basse à des kilomètres. En formation DJ set, sans Pupajim, les bretons de Stand High Patrol ont tout simplement tout retourné. Merry à la trompette venait mettre un peu de douceur alors que Rootystep & Mac Gyver étaient déchaînés aux machines. Le public saute, monte sur le soundsystem, danse dans la zone artiste. SHP a foutu un bon bordel, à l’ancienne, comme on les aime. Géré par le collectif Dub Master Clash, sonorisé en quadriphonie par Clear Sound!, la qualité du soundsystem fait écho à la popularité grandissante du dub en France. Et le samedi continuera de le prouver ! Avec les locaux de Rootikal Vibes, l’allemand Lion’s Den Sound ou encore Mahom, la programmation dub rassemble des dubmakers confirmés et la crème de la nouveauté. Coup de cœur dub du samedi, les deux français d’Ondubground sont venus prouver cette renaissance du dub avec un live surpuissant aux sonorités ethniques, au goût parfois oriental. Avec leur tune Evergreen, ODG a mis le feu à la Dub Factory.

JOUR 2

Mais avant cela, la journée du samedi fut l’occasion d’apprécier toutes les nuances qui composent la grande peinture du No Logo. Les couleurs chaudes égayaient les tenues des festivaliers. Les drapeaux rasta volaient au dessus de la foule. Les dreadlocks se balançaient au rythme de la guitare. Que dire de ces locks magnifiques ? Des blondes, des châtains, des brunes, des blanches, des larges, des fines, des récentes, des âgées, des qui tombent aux chevilles, des qui caressent la nuque. Du roots, à qui mieux mieux. Les dreads, comme symbole de toute la diversité du public. Quel plaisir de voir enfants et anciens partager le même espace musical. Quel plaisir de voir un tel mélange des couleurs, quasiment propre au reggae. Assis dans l’herbe, on hume la fumée de la ganja, évidemment omniprésente dans les travées. Impossible de la brimer, tant la gentillesse et la tolérance règnent sur le No Logo : « 14 000 personnes réunies et aucune bagarre en trois jours » se réjouit Florent. Mais « 34 000€ de budget gendarmerie quand même » car l’état était évidemment plus que jamais à l’urgence (sic!) au cœur des Forges.

Au milieu de l’après-midi, Olivier, Florent et Mourad et le nouveau venu Pierrot de La Rue Ketanou nous ont parlé de leur amour de la musique, celle qui s’improvise au détour d’une « porte ouverte, une lumière, une chaumière, un toit, un cœur qui bat ». Lors de cet échange, nos sages poètes de la Rue reviennent sur leurs plus belles expériences, leurs concerts insolites, leur rapport à l’écriture et en cadeau, leur amitié avec Allain Leprest. L’interview des quatre joyeux lurons, toujours fidèles à leurs textes, est à retrouver ci-dessous :

Pendant plus d’une heure, La Rue Ketanou fait chanter tout le Jura sur ses classiques La Fiancée de l’eau, Les Hommes que j’aime et Les Cigales et danser les forgerons avec La Guitare Sud-Américaine et le sublime Capitaine de la Barrique. Que de joie ressentie sur les salves de l’accordéon ! Jahneration et Meta & the Cornerstones assuraient une fois de plus la relève des deux côtés de l’Atlantique. Avec 7 artistes par jour sur la scène principale, le No Logo a su mêler quantité et qualité. Et quelle qualité, car l’affiche de la deuxième soirée n’était autre qu’un mythe parmi les mythes : Toots & the Maytals. Groupe jamaïcain formé au début des années 1960, premiers à utiliser le mot reggae dans leur titre Do the Reggay (1968), les Maytals et leur célèbre chanteur Toots Hibbert ont conservé leur énergie musicale et scénique qui oscille entre le ska, la soul, le gospel et le reggae. Une partie du groupe a été renouvelée mais les anciens tiennent toujours la baraque : à la basse, guitare et batterie, les visages ridés des septuagénaires ne bougent pas d’un iota. Seuls les doigts sont en mouvement, se laissant porter par le flux musical. Comme s’ils faisaient abstraction du réel pour laisser leurs instruments exprimer toute la justesse, toute l’harmonie de leur reggae, définitivement à l’ancienne. Toots se charge d’ajouter la puissance vocale et le groupe fait vibrer les cœurs du public. Un concert inoubliable d’un groupe définitivement hors du temps. Difficile mission pour Danakil d’enchaîner après un tel monument. Mais Balik et sa troupe connaissent la recette et ont eux aussi des titres que le public de Fraisans reprend en cœur  (Marley, Champ de Roses). Le public français sait apprécier ses produits nationaux et il en sera de même pour Yaniss Odua et l’Entourloop.

JOUR 3

Le dimanche, le soleil vient raviver la chaleur intérieure des festivaliers. Les sourires continuent de s’étendre et la fumée de détendre, dans l’herbe des Forges. Et c’est l’australienne Nattali Rize qui vient nous mettre la première caresse de la journée. Avec un talent indéniable pour la scène et un timbre atypique, la chanteuse offre un reggae soyeux, parsemé de discours poignants et ponctué par un freestyle final décapant. Le public se laisse charmer par la découverte Nattali Rize, qui incite à voir davantage d’artistes femmes programmées. Pour rester dans les origines du reggae, les trois frères des Twinkle Brothers, issus des ghettos de Falmouth en Jamaïque, viennent répandre leur sagesse. Et puis, autour de Steel Pulse, deux figures montantes de l’île verte et de l’Hexagone se faisaient écho. Chronixx justifiait son statut de nouvelle star jamaïcaine avec sa voix magnifique qu’il fait varier à merveille. Naâman lui rendait la pareille plus tard et répétait ce qu’il sait le mieux faire : sauter sur le beat de Fatbabs, chanter ses refrains de lover, débiter les mots en rafale avec une tessiture exceptionnelle. Entre les deux, une légende du reggae britannique : Steel Pulse. Avec David Hinds au chant, paré des plus belles locks mondiales, les anglais parcourent leur somptueuse discographie, de Handsworth Revolution à True Democracy, et chantent l’unité du continent africain pour lutter contre son exploitation historique. I Wanna Live in Your House résonne alors dans toutes les chaumières de Fraisans. Apogée de la soirée, le No Logo s’offre un magnifique feu d’artifice surprise pour souffler ses 5 bougies, pendant que Naâman chante We All avec toute la scène française (Volodia, Phases Cachées etc). Les têtes se tournent vers le ciel et apprécient le spectacle visuel, qui éclipse quelque peu la Carte Blanche de Naâman.

Marty Mc Fly – Association PixScènes

On se dit que le No Logo nous a offert toutes ses cartouches. Penses-tu ! Zion Train, messieurs dames. Les dubmakers anglais, pionniers du dub britannique, anciens de la basse, prennent le contrôle de la Dub Factory après qu’Alpha Steppa essaye de remporter le concours de basses les plus saturées du week-end. Le duo de Zion Train transportait le poids du savoir-faire sur ses épaules : le génie de Neil Perch aux machines, la folie de Dubdadda au micro. Le résultat : une harmonie qui transcende les émotions et libère la danse du corps. A l’ancienne, les deux chefs retournent la Dub Factory à grands coups de sirènes, d’écho et de phaser, en mémoire du maître King Tubby. Les cuivres viennent un temps enrober la prestation. Pour finir, les deux anglais envoient un War Inna Babylon complètement barjo qui fracasse le soundsystem et fait exploser la foule. Une note finale dantesque !

Pour sa cinquième année, le No Logo a su réunir tous les aliments d’un menu délicieux, de la programmation à l’organisation. Les Positive Vibrations ont rempli les esprits des festivaliers. « Recréer du lien, c’est tout ce dont nous avons besoin aujourd’hui. Quand je vois ce public, jeune ou vieux, quand je vois cet état d’esprit général, je me dis que c’est ainsi qu’on fait avancer notre société. »

Un grand merci à toute l’équipe du No Logo, notamment Charlotte pour sa gentillesse et son organisation, et à Florent, pour son authenticité et son état d’esprit. Un grand merci à La Rue Ketanou également pour ce moment savoureux.

Couverture réalisée par Tetex, Clem & Julius

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