Interview

Dans le casque de… Kémar (No One Is Innocent)

14 avril 2017, Aiollywood
No One Is Innocent Ardèche Aluna Festival Ruoms 2016

A une grosse semaine d’aller voter pour le premier tour des élections présidentielles, nous sommes partis à la rencontre de Kémar (chanteur de No One Is Innocent) qui a accepté notre proposition d’interview et de nous dévoiler ce qui tourne dans son casque en ce moment. Entre politique, coups de cœur musicaux et précisions sur l’actualité du groupe, nous voilà partis pour une entrevue sans fioriture et une franchise sans faille. Cette interview a été réalisée le lendemain du grand débat présidentiel en présence des 11 candidats. Ce fut l’occasion, aussi, d’échanger sur le sujet. 

Pour commencer, j’ai envie de te poser une question avec laquelle j’aime bien débuter : en ces temps obscurs, est-ce que ça va ?

Kémar : Professionnellement, ça va plutôt bien, puisqu’on est en tournée avec un groupe que l’on aime beaucoup, parce que le groupe est de bonne humeur, il est ravi d’être ensemble… Musicalement, il se passe aussi plein de trucs au niveau des créations. Donc de ce côte-là, ça va. Après il y a le privé mais ça, cela reste privé. Par contre après, quand tu sors de chez toi et que tu regardes dehors, il y a de quoi être un peu troublé par ce qu’il se passe : on continue de nous rabâcher que le parti de France des 20-25 ans c’est le Front National et ça, je/on le prend comme un échec. Un échec total d’une partie de cette génération qui s’est faite enrôler l’esprit. Ça nous touche beaucoup ce problème-là. On a toujours détesté profondément ce parti, et c’est encore le cas ; on peut mettre aussi dans le même panier toutes les affaires de Fillon et tout ce que ce mec-là propose…. Je ne parle même pas des programmes anti-sociaux de certains qui sont vraiment dégueulasses…

« On prend ces mecs-là pour des guignols car ils n’arriveront jamais au pouvoir »

As-tu regardé le débat des présidentielles hier soir ?

Kémar : Oui je l’ai regardé. Et ça fait du bien d’entendre les petits candidats qui n’ont rien à perdre et donc, au contraire, tout à gagner. Ils sont à la TV pour emmerder les gros, on l’a encore vu avec Poutou. Alors évidemment ce qui est détestable c’est qu’on prend ces mecs pour des guignols car ils n’arriveront jamais au pouvoir. Ça, c’est très détestable et méprisant. Par contre ce qui emmerde beaucoup les autres, ceux au-dessus dans les sondages, c’est qu’eux ils n’ont pas la langue dans leur poche et ne font pas de langue de bois. Et Poutou l’a bien montré face à Marine Le Pen…

Il a dit ce que tout le monde pensait tout bas…

Kémar : Ouais ! Mais il l’a aussi taillé sur quelque chose de très précis, à savoir que lorsqu’on demande aux ouvriers d’aller à la police, ils y vont, y’a pas d’impunité sur leurs têtes.

Par contre, ce que je ne comprends pas, c’est l’engouement autour d’un mec comme Macron. Ça m’échappe, clairement. Il n’est peut être pas détestable à ce point-là, mais il y a un truc qui m’échappe. Il est jeune et il parle anglais, il présente bien… Il a un programme. Mais bon, c’est un programme tout flou. Quand tu lis entre les lignes, il te dit que tu peux être indemnisé une fois en 5 ans si tu démissionnes. Par contre, si tu lis en tout petit ce qu’il y a dans son programme, c’est que si tu refuses deux offres d’emploi, on te coupe les indemnités (et ça, c’est écrit en tout petit !).

Moi, pour être honnête, j’ai beaucoup d’affection pour Hamon. Que ce soit par son parcours, ses propositions, sa clarté, son humanisme, il me plait beaucoup. Malheureusement pour lui, à cause de la vieille garde de gauche, ça le décrédibilise. Si tu regardes précisément ce que mec raconte, il a de très bonnes idées. Mais j’en ai ras-le-bol de ce lynchage sur tous les candidats à propos de l’Europe. Ils feraient bien de lire un bouquin qui s’appelle « Les salauds de l’Europe » de Jean Quatremer. Le mec connait parfaitement les rouages de la commission européenne et qui dit que les candidats utilisent l’Europe à tout va alors que ce n’est pas forcément elle qui fait chier. L’Europe est utilisée comme un bouc émissaire mais ce sont les candidats qui chient… il ne faut pas tout mélanger !

Bon voilà, c’est très scolaire ce que je raconte… mais c’est important d’en parler. Je veux comprendre, intégrer les personnalités de chacun, les programmes. C’est un moment où il faut rester éveillé !

Cela reste compliqué pourtant, à travers ce type de débat, d’éclaircir des électeurs qui pourraient rester encore insensibles, non ?

Kémar : Il y a quand même quelque chose qui m’échappe sur tous ceux qui n’ont pas encore jeté leur dévolu sur quelqu’un. On a eu le temps de comprendre les programmes de chacun puis si tu as des idées de gauche, tu sais pour qui voter ; si tu as des idées de droite, tu sais pour qui voter, etc. Le seul truc qui change la donne dans ces élections, c’est Macron. Il a réussi à rassembler pas mal de gens avec son parti qu’il a monté en 1 an. C’est lui qui déstabilise l’élection. Mais les indécis, j’arrive pas à comprendre…

Les indécis se sont peut-être ceux qui ne s’intéressent pas à la politique ou ceux qui sont dans une optique « ils m’emmerdent tous donc je vais voter pour le moins pire »…

Kémar : Exactement. Après ce que j’aime bien dans Hamon, c’est qu’il veut que les gens votent « pour » quelque chose. Ça fait longtemps que je n’ai pas voté « pour ». J’ai envie de voter « pour ». Cela fait débat au sein du groupe, chacun a son avis et il faut le respecter. Mais je remarque qu’à l’intérieur du groupe, personne n’est indécis. A part peut-être pour certains, on retrouve cette tentation d’aller vers le vote utile, sans conviction.

Après ça se comprend ce ras-le-bol. Aller voter « contre » quelque chose et pas forcément pour ses idées, tu as peut-être envie de lâcher prise…

Kémar : Ouais mais je me dis que l’électorat de gauche, s’il ne va pas voter, il va faire le jeu de la droite et de l’extrême droite. Tant que le vote blanc ne sera pas pris en compte, cela ne changera pas. Ils font tous les malins à dire qu’ils y réfléchissent mais les faits sont là : il n’y a aucune loi aujourd’hui qui le prend en compte. On est complètement impuissant face à ça. Et ça les arrange bien !

Du coup, on va pouvoir faire doucement la transition avec l’autre événement de ce printemps 2017, c’est la tournée collective entre No One Is Innocent et les Tagada Jones. Le créneau choisi n’est pas anodin ?

Kémar : Ce n’est pas innocent, mais c’est aussi quelque chose qui n’a pas été planifié il y a 3 ans. Ça s’est décidé en septembre dernier, Niko m’a appelé et il  m’a proposé de faire des dates ensembles. Il m’a expliqué que les idées de leur nouvel album (« La peste et le choléra », sorti en mars) et notre dernier (« Propaganda ») étaient en phase. On fait de la musique pour dire des choses, pour lutter contre les sales idées et les bas instincts, donc on se rejoint complètement là-dedans. On aime être ensemble ! De savoir que les salles sont blindées, c’est la rançon de la gloire pour des groupes qui sont restés intègres. C’est pas facile d’être un groupe de rock français un peu vénère… Les grands médias ne nous demandent pas ce que l’on pense sur les choses mais cela ne nous dérange pas du tout car à travers nos chansons, on le dit finalement.

Il y a un mot d’ordre particulier à véhiculer sur cette tournée ?

Kémar : Un concert n’est pas un meeting politique. La musique dicte la soirée quand ça joue. Les gens ne sont pas cons, ils savent ce que l’on raconte. Pour les gens, venir nous voir, c’est une espèce de thérapie. Ça leur plait, ça leur fait du bien.

D’être ensemble et de partager les mêmes idées…

Kémar : Ouais ! Car il faut continuer à rabâcher que ce ne sont pas les sales idées qui vont prendre le pouvoir en France. C’est ça notre leitmotiv !

« A 20-25 ans, t’as envie de changer le monde (…), pas de fermer les frontières ! »

T’as l’impression que ces élections qui arrivent sont différentes par rapport aux précédentes ?

Kémar : Bah ouais. Comme 2017 aura un parfum avec des candidats qui se pointent avec des sales idées. Ça, ça me fait flipper. Et de plus en plus. Avec les Tagada, on continue à faire des chansons, mais le problème est toujours le même. Si au premier tour le FN est le premier parti de France, c’est un échec. Pourquoi on en est arrivé là ? Qu’est ce qui se passe dans la tête d’un gamin de 20-25 ans pour aller voter FN ? Cela m’échappe complètement.

Surtout chez les jeunes !

Kémar : Putain mais à 25 ans, t’as envie de changer le monde ! T’as envie de rencontrer les gens, d’échanger, pas de fermer les frontières putain !

Je pose souvent cette question aux groupes rencontrés : es-tu inquiet de la situation actuelle ?

Kémar : Moi ? Je suis carrément inquiet ! Je suis très inquiet parce que 5 ans de Marine Le Pen au pouvoir, ça te détruit le pays. Ce qui me révolte d’autant plus, ce sont les gars qui te disent « qu’ils y soient au pouvoir, on verra bien ce qu’ils font, s’ils se cassent la gueule, on aura compris ! ». Mais non, ils vont détruire le pays pour 15 ans !

Ou ceux qui te disent « qu’ils arrivent au pouvoir, on prendra les armes et on fera front » !

Kémar : Regarde les émeutes de Paris : elles se sont arrêtées aux portes de Paris. Avec Marine Le Pen au pouvoir, genre puissance 50 à la Sarkozy « les uns contre les autres », face à une situation pareille, c’est Paris tout entier qui prend feu. Les gens ne se rendent pas compte qu’il y a des pseudo milices partout en France qui vont se créer. Bien sûr que Marine Le Pen est dangereuse, mais son électorat l’est encore plus. Voilà, c’est ça qu’il faut comprendre ! Ceux-là, demain ils sont au pouvoir, tous les petits groupuscules vont se réveiller et ils voudront faire leur loi. et là, ça va être dangereux. Là, il va y avoir une vraie violence. Ça, ça me fait flipper !

On parle d’engagement depuis tout à l’heure, il a d’ailleurs été tout le temps-là à travers les albums de No One, est-ce-que c’est important de vous de garder cette force de frappe à travers le groupe ? Car la scène française, celle qui tourne sur les grands médias, est complètement lisse…

Kémar : Avec No One, notre ADN c’est ça. Ça sert à rien d’être quelque chose d’autre car on ne serait pas nous même. Ça a toujours été le mot d’ordre du groupe. On n’a pas besoin d’allé chercher cette reconnaissance des grands médias.

« Aller chercher le média à outrance, c’est aller contre nous-même »

Il faut être libre d’un point de vue textuel et musical, c’est important.

Kémar : Ça l’a toujours été ! Même en vendant 100 000 albums, on veut rester comme ça. On est libre de dire ce qu’on pense. Aller chercher le grand média à outrance, c’est aller contre nous-même, contre l’essence même de notre ADN. On lâchera jamais ce truc-là. Les gens continuent d’acheter nos disques, d’aller à nos concerts ; on n’a pas des fans complètement hystériques devant nous. Il y a vrai dialogue, une vraie chaleur. Il y a des gens qui sont fans de nous mais avec de la chaleur et de la raison. Moi, ça me rend heureux ! Tant que physiquement on est au taquet, il faut pas lâcher ! Avec ce qu’on donne sur scène, c’est chaud, à chaque concert on perd entre 1 et 3 kg. Quand tu en as 4 dans la semaine, tu rentres lessivé. Quand on rentre sur scène, on est embarqué par nos titres, comme si on avait du mistral à 120 km/h derrière nous.

Cette envie de revenir sur scène et avec de nouveaux albums, comment tu l’expliques ? Il peut y avoir des périodes assez longue où No One est en sommeil puis revient. On sent aussi que dans le contenu des albums, l’influence de la politique française est bien là.

Kémar : Avec les années, j’ai compris qu’il faut savoir dire « stop ». Il faut reposer le corps et l’esprit. On vit beaucoup de moments ensemble, il y a l’équilibre familial à trouver. J’ai le vécu au début du groupe et ça a provoqué des distorsions amicales et musicales donc il faut savoir s’arrêter au bon moment. Par moment, je peux freiner les périodes de tournée ou de création, car on est dans le jus. Il ne faut pas bousculer tout ça, on n’est pas des superman. Même si on a un métier un peu plus obsédant.

Du coup, ça y’est, c’est reparti pour un tour depuis « Propaganda ». Il y a même un nouvel album dans les tuyaux ?

Kémar : Ouais, prévu pour mars 2018 !

Il va rester dans la même veine que « Propaganda » ?

Kémar : Ouais ! On a commencé à bosser dessus depuis 6 mois. On veut garder l’ADN de « Propaganda » mais il y aura certains morceaux qui amènent les gens ailleurs. On veut rester dans cette lignée-là parce que je sens qu’avec les gars on est à l’aise dans cette façon d’aborder la musique. En répèt, chez les uns ou chez les autres, il faut qu’il se passe physiquement quelque chose. Même devant un PC à bosser !

« On monte sur scène comme si c’était le dernier »

C’est donc à l’image de la setlist de la dernière tournée où vous jouer pratiquement tout « Propaganda » et les incontournables des autres albums. On a d’ailleurs l’impression que No One est encore plus énervé qu’avant…

Kémar : C’est un peu le reflet de l’époque aussi. On monte sur scène comme si c’était le dernier. Il faut qu’on donne tout. Et nos morceaux nous renvoient ça. On ne peut pas tricher ! Si on voit qu’on n’y arrive plus, il faut rentrer à la maison. C’est cette idée que l’on n’a rien à vendre, mais tout à défendre.

Cela se ressent en tous cas. As-tu envie d’ajouter des éléments que l’on n’aurait pas abordé ?

Kémar : Pas véritablement, mais en tous cas on est super content de retrouver les Tagada sur scène pour cette tournée. On va jouer certains morceaux ensemble et que cela nous remplit de joie de retrouver les gens sur ces soirées ! On ne pouvait pas mieux faire que de se retrouver ensemble au printemps 2017.

Au niveau des dates, cette tournée avec les Tagada aura lieu qu’en avril ou elle va déborder ?

Kémar : Non, on est vraiment que sur le mois d’avril ! Du bruit dans l’hexagone, en avril ! (rires).

OK ! On va pouvoir passer à notre rubrique « Dans le casque de… » avec ta sélection de morceaux du moment que tu apprécies particulièrement.

Kémar : Ouais j’ai noté 2-3 trucs que j’avais envie de partager avec vous !

Ah c’est bien tu as fait tes devoirs ! (rires)

Kémar : Et oui, on m’avait prévenu ! Alors mon premier morceau, c’est un nouveau des Tagada Jones, Mort aux cons. Je le trouve formidable, autant dans la zik et dans les textes ! C’est un hymne ce morceau.

J’ai beaucoup aimé aussi le nouveau single de Depeche Mode, Where’s the revolution.

J’ai beaucoup aimé aussi le Stranded de Gojira dans leur dernier album.

Il y a un groupe que l’on a invité récemment avec nous sur scène et que j’apprécie particulièrement : c’est un jeune groupe de punk français qui s’appelle les Pogo Car Crash Control... Il te faut écouter Crève ou Paroles / m’assomment, deux titres super ! Ça chante en français, c’est frais, c’est vif, c’est incisif, ça dit un truc, c’est direct, c’est brut, ils ont une super attitude !

Après, je te dirais aussi Chiens de la casse, dans le dernier album des Mass Hysteria, il est terrible.

Et puis, un morceau de Bruno Mars. J’ai beaucoup de respect pour ce mec et j’aime bien son dernier single, That’s what i like, que je trouve aussi terrible !

Un petit dernier, un groupe de punk Cobra, que j’ai découvert il y a 2 ans. Ils sont dans l’underground, et j’aime particulièrement Des lieux associatifs pour les jeunes !

Cool ! Je te remercie en tous cas d’avoir joué le jeu. Merci encore pour le temps accordé !

Kémar : A la prochaine !

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