Chronique

Leïla Huissoud « Auguste » (2018)

11 octobre 2018, Groum'
Leila Huissoud auguste album 2018

Longtemps armée de son seul « Guitare Voix Acoustique », Leïla Huissoud nous revient aujourd’hui en force, avec toute une cavalerie de musiciens pour l’accompagner. Au milieu de ce décor musical, Leïla est comme un poisson dans l’eau. Poisson clown qui nous présente son Auguste, poisson lune qui nous parle de sa Farce cachée, poisson rouge comme un Enfant Communiste, elle se réinvente jusqu’à devenir raie de lumière et sortir de l’Ombre. Un très beau projet que le Musicodrome a eu le privilège de découvrir et d’apprécier.

La Farce, aux saveurs des Ogres de Barback et aux accents de Strange Enquête, donne le premier indice : cet album avancera sur la même voix que le précédent, mais le ton a changé. Adieu les talons compensés, Leïla crie à la barbe des clichés, il n’est plus l’heure de se sentir fragile. « Le poing levé », Leïla Huissoud s’assure de ses mots qu’ils ne soient pas vides de convictions. On se laisse porter par l’arrangement sonore, on se laisse envoûter par cette voix en or, on laisse le rythme se casser tel une vague sur un récif, on laisse courir notre esprit qui divague, pensif.

L’on découvre ensuite Coriolis qui se perd en espoir pour son Caracole : Bel hommage à Damasio, tout en finesse, en poésie, en nostalgie. Et puisque cette chanson fait sourire, on peut être fier de la chanter. Juste encore un peu, le temps de cligner des yeux et d’en laisser s’échapper une goutte d’émotion. Auguste, le titre éponyme, prend son rôle à cœur et porte sur ses épaules un message fort. L’Auguste, ni génial ni banal, plein de maladresse, en manque de tendresse. L’Auguste, qui « ne choisit pas de quel côté des rires [il] va », montré du doigt et pourtant si seul.

Pas si malmenée et pourtant reine de l’autodérision, Leïla Huissoud se présente à nous comme une Chianteuse assurée, assumée, « pour de vrai ». De son chant très théâtral, c’est une princesse à plein temps, d’une altesse éreintante. Il faut de tout et de rien pour faire un monde, ce morceau se moque de ceux qui font tout un monde d’un rien. Les présentations sont faites. Leïla laisse la place à un duo, et le seul de cet album est offert à Mathias Malzieu. Il s’impose comme un relief différent dans la chaîne montagneuse des couleurs de l’album. Au niveau du rythme, au niveau des instruments, ainsi que du thème abordé. Les voix se trouvent et se répondent, les cœurs rouges sont armés. L’Enfant communiste découvrira le monde, et « même s’il n’est pas beau, il pourrait pas non plus être con ».

Tout en légèreté, on retrouve peu à peu dans la voix de Leïla ses yeux d’enfants. Pourtant, entre les étoiles et elle, c’est décidément un amour impossible. Si les premières n’avaient pu être accrochées « sur un plafond trop haut » (Alexis HK, album l’Ombre), celle-ci aura décidé de partir trop tôt. Traversant les frontières et les préjugés, Leïla Huissoud écrit cette Lettre à la Suisse avec beaucoup de tendresse, avec laquelle elle a pris gout à « cotoyer les enfants » de notre amie limitrophe.

« Alors j’suis restée quelques temps, de ton côté de la frontière, parce qu’à côtoyer tes enfants, j’ai fini par aimer leur mère »

Sur Le Vendeur de Paratonnerre, la contrebasse vient sublimer Brassens de son style. A nouveau, Leïla attaque l’histoire sous un angle jusqu’ici passé sous silence. Ayant laissé passer l’Orage, elle n’avait jamais oublié Georges Brassens, à qui elle avait déjà une furtive référence (Mon Français, album l’Ombre) et qu’elle vient remercier de cet hommage satyrique.

Leïla pour ne pas fléchir, à ses racines fait attention, « trois p’tits tours et puis s’enfuir, c’est pas oublier la maison ». Ses Jolies Frangines, alors que « chacune bataille avec ses ronces » laissent pour la cadette, en un jour de fête, rimer anniversaire avec vide tanière. Mais la solitude ambiante disparaît sur les premiers airs rock-acoustiques d’Ecrit d’Invention, qui voit la rebelle Leïla dire « Je t’aime ». Elle qui n’avait « pas encore le courage pour ça » (Ecrire sur toi, album l’Ombre), nous arrive ici pleine d’assurance dans la voix et de fanfare dans la tête, puis déroule pour nous le film jusqu’au bout, avec ses péripéties, ses rides et ses bals musettes. On a envie d’y croire, de danser avec elle. Puis nous arrive aux oreilles En Fermant les Yeux. Et l’on comprend que l’on n’aurait pas du tant espérer. Tout en tension, tout en retenue pudique et en émotions sincères, à l’accompagnement fin et minimal, le morceau rappelle que l’Ombre est encore là, comme une épée de Damoclès, qui frappe et passe la porte sans qu’on n’ait le temps de rien, si ce n’est s’en mordre les doigts.

En fermant les yeux, allongée sur le côté, j’ai posé ma main sur mes hanches, comme il le faisait…

Leïla Huissoud fait partie de ces chanteuses qu’on a envie à la fois de chérir et d’admirer, et ne sachant choisir, on se contente de l’écouter. On chante sur les refrains, on tape dans nos mains, on aimerait qu’elle n’habite pas si loin, pour l’accompagner sur ses Tours de Rond Point. Mais Leïla a le sens du rythme, et finit par délivrer l’album de ses tensions dramatiques. Pleine d’idée et de jeux de mots, comme un poisson dans l’eau, elle conclut en légèreté sur une chanson à mille à l’heure, accueillez La Mineure ! Finir sur une bonne note, c’est l’accord majeur que Leïla a passé avec elle-même ! Chapeau l’artiste, et merci pour ce superbe projet que tu offres à nos oreilles, à nos esprits et à nos cœurs.

Making Of de l’album

Album à paraître le 9 novembre 2018 sur le label 440

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