Chronique

La Canaille « 11.08.73 » (2017)

16 octobre 2017, Aiollywood
Critique 10.08.73 La Canaille 2017

La Canaille, c’est une force de frappe mentale chargée de reconnecter nos neurones endormies. La Canaille, c’est aussi un personnage, Marc Nammour, droit et franc, qui nous rappelle encore une fois que cela ne va pas. Le 9 juin, le groupe est revenu sur le devant de la scène avec un mystérieux « 11.08.73 »

Avec ce quatrième opus de son escarcelle, La Canaille a donc patienté trois ans suite à « La nausée » pour remettre le couvert. Il a su prendre le temps nécessaire pour se retrouver, tracer de nouveaux chemins pour s’y engager sans se retourner. C’est à présent chose faite. Désormais, il peut évoluer en toute indépendance pour pouvoir rapper en paix.

En 2017, La Canaille a besoin de défricher davantage et la brèche, plus hip hop, entrevue sur l’album précédent s’est subitement agrandie. Les sonorités hip hop/rock sont grandement revisitées et La Canaille a préféré donner un ton clairement hip hop à son quatrième bébé.

Entouré par ses trois acolytes de la scène pour sa composition (Jérôme Boivin, Valentin Durup et Alexis Bossard), Marc Nammour a partagé le micro avec les talentueux Mike Ladd, Lucio Bukowski et JP Manova. Le ton est donné, l’auditoire n’a qu’à bien se tenir…

Dans le casque, le monde en mutation dans lequel l’auditeur est plongé prend forme. Très rapidement. Avec le titre éponyme de l’album, 11.08.73, le décor se dresse, la misère noircie les murs des quartiers. Un éclair jailli dans la nuit et on comprend vite que La Canaille souhaite reprendre les bases : en rendant hommage à Dj Kool Herc et sa première block party organisée au beau milieu du bronx, La Canaille raconte « la culture de la rupture ».

Cette culture, Marc Nammour la connait et cela fait bien des années qu’il en a saisi son contours : avec sa plume débridée, le MC a légèrement modifié son angle d’attaque pour nous raconter ses histoires. Les thèmes abordés sont plus globaux alors que les opus précédents pointaient des dérives sociales précises. Cela ne signifie malheureusement pas qu’elles ont disparu… cela renvoie surtout l’image que le problème est plus grave, plus profond.

La pensée est une philosophie, la philosophie est un éternel questionnement dans lequel il est nécessaire de s’y aventurer. Marc Nammour rejette celle de la pensée forcée. A travers Connecté, il n’y a pas que l’invasion massive des objets connectés ou de la folie des réseaux sociaux qui sont épinglées, il y a surtout une peur criarde des individus à ne pas se retrouver isolés. Le son est lourd, le beat est oldschool, la machine se lance…

Guidé par la musique, La Canaille tente de s’en extirper, à sa manière : « j’aime la proximité de mon art de rue et je profite d’avoir les mots avant que je ne parle plus ». Malgré l’ambiance quasi-atmosphérique de Parler aux inconnus, on sent bien que La Canaille a besoin d’en dire plus. La musique comme moyen d’évasion, oui, mais cette dernière ne résout pas tout : le « blues salopard » de Rode avec l’équipe prend aux tripes. A la fois sombre et minimaliste, le morceau devient hybride et la réalité des quartiers éclate.

La boule au ventre grandit. Elle est lancinante. Elle s’évanouit quelques instants sur Je procrastine, seul morceau manquant de portée sur l’opus, avant de revenir au galop. La peur laisse finalement sa place à la rage sur République. Une rage traduite par des mots mais aussi par le fil de son histoire, marquée de sang et de trahisons.

« Avec toi le bâton n’a fait que changer de main / je sais que je dois te dépasser si je veux chanter demain (…) soudain j’accuse et renie ton hémicycle »

Saturé et violent sur tous les fronts, le track fracasse la tête et les idées sombres. Les passages à tabac de Sale boulot, en mode digital, nous maintiennent littéralement sous l’eau en attendant l’accalmie. Celle-ci sera entrevue sur Jour de fête, là où les machines excellent par leurs nappages, mais aussi sur la course contre le temps et le destin du cariste Sofiane (Accalmie).

En guise de feu d’artifice, La Canaille s’offrira un bel adios motherfucker contre les maisons closes de la musique (Du bruit). Martelé par « les cochonneries phonographiques » balancées à tout va, Marc Nammour se met à faire « du bruit pour les cerveaux qui résistent ». Tandis que ce track marque le réel retour des guitares, bien absentes sur cet opus, le frein à main a sauté pour rappeler que le bruit, c’est tout ce qu’il nous reste (« parce que leur langue et leur chant sont indigestes. Si c’est la seule façon de montrer que l’on existe… alors on fait du bruit ! »).

Sur « 11.08.73 », La Canaille est revenue à ses racines musicales : celles imbibées d’hip hop oldschool dans lequel ses pionniers puisaient pour mieux dénoncer ce qui nous entoure. Les textes, parfois violents, ont été forgés dans le vécu d’un Marc Nammour bien décidé à s’ancrer dans l’opposition de la pensée forcée.

FICHE TECHNIQUE

Tracklist
1. Zguenekticut
2. Connecté (feat. Mike Ladd)
3. 11.08.73
4. Sale boulot (feat. Mike Ladd)
5. Je procrastine
6. République
7. Parler aux inconnus (feat. Lucio Bukowski)
8. Rôde avec l’équipe
9. Du bruit (feat. JP Manova)
10. Jour de fête
11. Accalmie

Durée : 41 min
Sortie : 9 juin 2017
Genres : Rap
Label : indépendant (La Canaille)

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