Chronique

Scarecrow – The Last : Noir comme un café sans sucre.

27 juin 2016, Groum'
Scarecrow

2016 a été une année sans scrupules. The Last, dernier album en date de Scarecrow (date de sortie, 24 juin 2016) est donc plus d’actualité que jamais. Le groupe de Blues HipHop, qui jusqu’à là nous avait habitué à des rythmes plutôt entraînants, cherche dans cet album de la profondeur. Et cette profondeur, tant dans les textes que dans le style musical, s’accompagne d’une certaine noirceur. Pesante. Douloureuse. Sincère. Réelle.

Le premier titre de cet album porte le nom de ce dernier (c’est l’envie, et non l’absence de vocabulaire, qui est à l’origine de l’absence du mot éponyme dans cette phrase), et, sur des rythmes plutôt groovies, Slim Paul nous raconte une rupture assez douloureuse. Cette douleur, cependant, fera pâle figure face au reste des violences décrites par la suite…

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La deuxième chanson est To The Last. Et dès le premier couplet, notre bilan est dressé. Et pour peindre le tableau, Slim Paul et Antibiotik ne se servent ni du pinceau rose, ni du pinceau bleu turquoise. Une société caractérisée par son éphémérité, où l’amour est mort, où règne l’intolérance, et où seul existe la course à la plainte la plus absurde.

Avec BlackCatBone, le groupe creuse la grotte du rap jusqu’à découvrir des endroits où tous les chats sont noirs. Ayant pourtant crié par le passé, Antibiotik se dévoile sous un autre jour : posé, décompressé, résigné. Résigné et pourtant plus déterminé que jamais, à nous expliquer les incohérences qui nous sont livrées quotidiennement par les médias, et que le seul moyen de trouver la paix et de se tenir loin de la lumière aveuglante de la télé.

Suitcase Blues suit cette locomotive comme un wagon faisant du zèle, et penche sur la question de l’introspection. Toujours sur la même longueur d’onde, et en listant les regrets des gens qui ne tentent rien, regrets qui s’empilent comme des caleçons sales dans la salle de bain d’un ado célibataire.

Bien évidemment, pour ceux qui sauront écouter entre les notes, cet album est plus un grand coup de pied dans le cul qu’une simple tentative de démoralisation générale. Shake It en est d’ailleurs la preuve. Slim Paul nous raconte ici qu’il est dangereux, même si c’est tentant, de se passer le cerveau au robot mixeur trop souvent, et qu’il vaut mieux tenter de réfléchir par soi-même, quitte à avoir une réponse plus longue à naître et moins bien formulée.

Passant de l’a cappella à la guitare blues comme dix centimes passent de la poche gauche d’un bourgeois à la main sale d’un clochard, Scarecrow se parent de mille vêtements, mais chacun de ses costumes sert la même cause : cerner les problèmes, les encercler et les mettre en lumière, pour que personne ne puissent plus les ignorer. Et c’est ce qu’ils font avec Tu Peux, Pas et Dad. Alors que Tu Peux, Pas traite de la diversité et de la qualité indéniables des sons qui circulent sur les ondes françaises, Dad parle des pères heureux, responsables et prêts à tout pour leur famille. Si vous n’avez pas saisi l’ironie de la dernière phrase, merci de relire l’article depuis le début, avec un peu plus d’attention.

Après la résignation revient le goût de la rébellion dans l’haleine d’Antibiotik, au travers de L’Importuné, qui nous pique au vif pour nous faire réagir. « Ils parlent de vices, de faits divers, de jeunes violents,(…) pour qu’on flippe tous les uns des autres, pour pas qu’on se regroupe, qu’on échange, qu’on développe. » Cette réaction collective s’accompagne d’une réaction à titre individuelle avec Don’t Mind Dying, celle de l’envie soudaine de retrouver cet amour que l’on croyait mort, celle de changer la destination du train dans lequel on croyait se trouver, « j’vais déjouer le destin qui me pousse dans le précipice ».

Après un Like This pur instrumenscratch, nous rappelant que Scarecrow ce n’est pas que des paroles profondes mais aussi un style musical qui l’accompagne, l’humeur du groupe descend encore de quelques mètres, s’enfonçant de 6 pieds sous terre, Antibiotik enfilant la peau d’un croquemort pour l’occasion. Le train sans lumière de cet album avance toujours au milieu des zombies inoffensifs qu’ont réussi à nous faire devenir les médias.

Pendaison sera le titre de cette dernière chanson.
Scarecrow porte mieux que jamais son nom.

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