Live Report

Charles Bradley à l’Olympia : bien plus qu’un concert, une ode à la vie (01.04) Paris

6 avril 2016, Clem

Charles Bradley & His Extraordinaries. Les lettres de l’Olympia s’étaient parées de leur rouge le plus éclatant pour annoncer la venue du soulman américain, et laissaient transparaitre dans cette robe pourpre toute la force et l’émotion que symbolisaient ce concert. Et même si cette mythique inscription ne revête probablement pas pour l’américain ce sentiment propre aux artistes français d’avoir atteint les portes de l’Olympe, elle comportait quand même une large part de symbolique. Car écumer l’Olympia et toutes les plus grandes salles du monde n’est que le dernier beau chapitre d’une vie aux allures de chemin de croix pour Charles Bradley.

Avant de se faire envoûter par la performance vocale et scénique du chanteur, nous nous sommes donc laissés porter par l’histoire extraordinaire de cet homme, brillamment narrée par Poull Brien dans le documentaire biographique « Soul of America » (2013). Dans ce film, Charles Bradley apparaît sous le costume héroïque dont l’Amérique s’est faite égérie : celui d’un enfant abandonné par sa mère à l’âge de huit mois qui l’arrachera 8 ans plus tard des mains de sa grand-mère pour partir vivre à New York dans un sous-sol ensablé et insalubre. Dans la rue à 14 ans pour échapper à ces conditions indécentes, Charles dort la nuit dans les métros new-yorkais, changeant de rames au gré des passages de policiers. Formé cuisinier par la suite, il travaille pendant dix ans dans le Maine puis parcourt l’Amérique du Nord en stop avant de s’installer en Californie, où il alterne pendant vingt ans entre petits boulots de cuisinier et quelques performances musicales. Quand sa mère lui demande de revenir vivre à New York en 1996 pour s’occuper d’elle, Charles oublie l’abandon précoce et l’enfance douloureuse qu’il a subit, et prouve que l’amour est bien le moteur de sa vie. Là-bas, il en profite pour affermir ses cordes vocales. Car entre temps, Charles Bradley s’est découvert une véritable idole : James Brown, le plus célèbre des chanteurs de soul, dont il est  devenu fan en 1962 après un concert offert par sa sœur.. La ressemblance physique et vocale offre une voie toute tracée pour Charles qui se mue en  réplica de James Brown dans des petits clubs new-yorkais sous le nom de « Black Velvet ». Durant ces années, Charles Bradley continue à être touché par les méandres de la vie, en frôlant la mort suite à une grave allergie et en pleurant l’assassinat de son frère qu’il admirait. Mais l’Amérique regorge de ces histoires héroïques et Charles Bradley va finir par s’inscrire dans cette grande fierté nationale des self-made men : ces Hommes ayant explorés les confins d’une société ultra-inégalitaire, passant de la misère des ghettos aux sommets du star-system, par la seule force de leur volonté et de leur talent. Cette illusion méritocratique, ce « rêve américain » fondé sur l’exemple de quelques-uns s’applique pour Charles Bradley avec une tardiveté qui suscite encore davantage l’admiration, à l’image d’un Sixto Rodriguez. Et évidemment, quelle autre ville que New York pour théâtre de cette magnifique éclosion ? Repéré en tant que « Black Velvet » par Gabriel Roth du célèbre label Daptone Records, Charles Bradley sort son premier album en 2011 à l’âge de 63 ans : « No Time for Dreaming ». Un titre évocateur de la temporalité particulière de son « rêve américain ».

Alors forcément, quand Charles Bradley s’avance devant ses musiciens pour se présenter à la foule, l’Olympia mesure le chemin parcouru par le personnage. Après deux morceaux instrumentaux introductifs où les Extraordinaries (deux guitares électriques, une basse, un piano, une batterie, une trompette et un saxo) font l’étalage de leur précision rythmique et de leur justesse technique, le vieux sage arrive doucement vêtu de sa veste rouge écarlate. Les bras ouverts, Charles Bradley s’emplit des vagues d’amour qui déferlent du public pour mieux les renvoyer. Certains spectateurs s’époumonent avec le célèbre “I love you Charles” auquel il répond d’une voix calme qui résonne de sincérité : “I love you too”. De cet homme marqué par la vie et bientôt septuagénaire, on aurait pu imaginer une performance un brin languissante. Il n’en fut rien, et l’énergie déployée par l’inébranlable Charles Bradley force le respect. Ses petits pas de danse et ses mouvements de hanche enflammaient l’Olympia avec la même intensité que ses incroyables screams sur The World (Is Going Up To Flames). Charles Bradley a peut-être connu un succès tardif mais son expérience de la scène transpire (au sens premier du terme aussi) des années de vécu. On le ressent encore un peu plus quand, à genoux, il porte le pied de micro sur son épaule devant une foule ébahie. Alternant entre son nouvel album “Changes” sorti le jour même et “Victim of Love”, Charles Bradley & His Extraordinaries offrent une première partie de concert plus expérimentale où le public semble découvrir la majeure partie des chansons. Puis, le vieux soulman sort de scène pour laisser une fois de plus apprécier le génie de ses musiciens. Pendant trois morceaux d’entracte instrumental, ses Extraordinaries régalent l’Olympia de leur doigté.

Le chanteur revient vêtu d’une nouvelle tenue brillante, blanche cette fois, et d’une maille transparente qui laisse le public pantois. La veste tombée, Charles Bradley fait admirer ses mouvements de bedaine. Avec Why Is It So Hard et Lovin You Baby, il étale ses classiques et chante tout l’amour du monde. Cette voix écorchée magique diffuse une émotion contagieuse dans l’Olympia, qui affiche une hétéroclité rare : du costume-cravate qui sort des grandes banques du quartier Opéra au couple dreadeux en passant par le retraité fan de James Brown lui-aussi, le soulman a réuni une foule de tous âges et de tous horizons. “Son côté chamanique, comme en contact avec l’au-delà nous transmet une véritable puissance vitale” résume parfaitement une spectatrice*. En embrassant une à une les personnes au premier rang sur un dernier morceau instrumental en guise d’au-revoir, Charles Bradley montre une dernière fois tout son amour pour l’humanité, laissant enfin derrière lui les difficultés de la vie. Chapeau l’artiste.

*A la sortie du public, les spectateurs s’attardant devant les portes sont unanimes, à l’image de Louise, 22 ans : « C’était une grosse claque dans la gueule et sûrement le meilleur concert de ma vie. Ça touche tout le monde, et son côté chamanique comme en contact avec l’au-delà nous transmet une véritable puissance vitale. On aimerait bien qu’il se présente aux élections ! C’est un retour aux sources ». Trois amis aux cheveux grisonnants évoquent “l’alternance des phases entre Otis Redding et James Brown. Un véritable flashback dans les années 1960-1970.” Pour Jean-Baptiste, 24 ans, “L’émotion dégagé par Charles Bradley est puissante, mais ne serait pas autant sublimée sans les qualités musicales impressionnantes de ses musiciens”.
(Et Eddy le quartier de conclure : “Le Blues? C’est pas compliqué, tu te mets dans un champ et tu cries.”)

Par Clem & V2S

Crédits photos : Clément Marchand – Le Musicodrome

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