Chronique

Les Cowboys Fringants « Octobre » (2015)

4 novembre 2015, Aiollywood

Il y a des petites douceurs et des petites sucreries dont on raffole particulièrement depuis de nombreuses années. Si, chez nous, nous ne connaissons pas la saison des sucres, on essaie tant bien que mal de compenser. Même s’il faut savoir être patient pour déguster ces friandises québécoises, environ tous les 4 ans, l’évidence se retrouve dans sa contenance : après un « Que du vent » plus francisé et un peu plus lisse, « Octobre » sublime la saison et frôle les cimes. Au pays des sapins géants, les magnifiques couleurs de l’automne peuvent à nouveau s’exprimer.

L’automne est une saison fabuleuse, oui, osons le clamer haut et fort. L’automne est également remplie de symbolique, sorte de maillon obligatoire qui marque la fin d’une jeunesse perdue qui se serait égarée au gré de l’été avant de se parer pour un autre voyage plus froid, plus noir, plus sombre, sans billet retour. Les Cowboys Fringants nous ont déjà raconté ces histoires. La nostalgie, l’horloge qui tourne et cette fougue passée n’en ont été pas plus jouissives que l’on penserait que tout cela est révolu. Pourtant, dans la froideur de l’hiver qui approche, il reste encore cet apparat aux milles couleurs, éclatant, qui n’attend qu’à être admiré avant de tirer sa révérence.

Octobre a beau « s’effeuiller tranquillement » qu’il n’est pas pour autant trompeur : « octobre vient de passer en coup de vent, une autre année où je n’ai pas pris le temps », symbole d’une vie « toujours plus vite, être à la course, exister sur le pouce (…) on veut tous s’arrêter mais on est happé comme des cons par ce monde de cinglés qui fait que l’on ne regarde plus passer les saisons ». Ces ballades, racontées toujours avec autant de franchise et de simplicité, font l’effet d’une boule de neige : tantôt bercées par l’harmonica ou l’accordéon sur fond folk, les mélodies font aussi sauter les âges. Pas si bien enfouie, la vie a pourtant brusquement jailli des Feuilles mortes comme les souvenirs de Mon grand père, somptueux hommage blues dérapant subitement vers des contrées country.

Cette métamorphose de la vie n’est probablement pas anodine. Les mots sont souvent justes et frappent dans le mille : même s’ils donnent le cafard sur une Pizza galaxie qui ne semble pas si éloignée, la jolie fille du Pub royal a le don de nous clouer au comptoir pour la contempler (« elle avait bien aimé mettre l’aiguille dans ses veines, alourdir son humanité, noyer ses souvenirs qui reviennent (…) demandant tous les soirs ‘pardon’ à quelque chose qui se rapproche de Dieu, il reste toujours au fond d’elle des tiroirs qui ferment pas bien, qui tous les jours lui rappellent qu’on est bien seuls sur le chemin »).

Pourtant, n’allez pas croire que les Cowboys refont le coup de « L’expédition » car ces derniers, à la différence de l’eau, ont une ressource insoupçonnée. Si la réalité de la vie est bien là, il faut savoir aussi la bonifier : 20 ans de carrière, cela se fête et nos québécois purs souche s’offrent un délire sur Marine marchande en compagnie de Frannie Holder (Random Recipe) avec une chanson à boire qui annonce une sérieuse furie en concert (« à boire, à boire, à boire, j’ai la gorge en feu ! »). De cette explosion festive émanent plusieurs titres qui transpirent à grosses goûtes des influences punk, rappelant ainsi l’intensité de « Break syndical » (2002). Hurlant à la mode de la scène punk alternative de groupes mythiques tels que Dropkick Murphys ou Arseniq 33, La la la attaque à sa tour le gouvernement menteur du Québec non sans rappeler les intonations du morceau des Marcel et son Orchestre La voix d’Alice. Emportée par la patte de Gus Van Go et Werner F (Les Trois Accords, Vulgaires Machins), ce brûlot d’intensité déboule sans crier gare : dans la pièce sombre de La cave, les Cowboys alertent une nouvelle fois sur les lobby pétro-dollars après avoir sabré Kyoto.

C’est donc dans cette frénésie générale que les québécois règlent leur compte : face aux politiques d’austérité et l’attentisme des uns (« quand notre beau modèle québécois s’effondre sous son propre poids, qu’on paye plus pour moins de providence pendant que les escrocs se bourrent la panse, on préfère se dire que c’est une blague et qu’c’est quand même pas le goulag ! »), on s’empresse de chanter à tue-tête « so, so, et la solidarité depuis tellement d’années, so, so et la solidarité, le ressort est cassé ! ». De ce chant hurlant et de cette rythmique quasi-militaire, les Cowboys persévèrent : Louis Hébert, tapageur, sonne la charge contre l’uniformisation et l’appétit d’ogre anglo-saxon sur la culture, rappelant ainsi que des combats du XVIème siècle sont toujours à l’ordre du jour en 2015. L’autre lutte, avec les métaphores autour des Vers de terre sur la montée de l’individualisme des citoyens modernes, n’en est pas moins puissant.

Sur tous les fronts, les Cowboys Fringants gardent ainsi la main. Que ce soit sur des percées instrumentales avec la belle multi-instrumentiste Marie-Annick Lépine (Oktoberfest), la sulfureuse énervée-cuivrée (Bye bye Lou) ou la plus traditionnelle et folklorique déjantée La dévisse, « Octobre » est une galette somptueusement aboutie. 50 minutes diversifiées, rythmées, à la fois graves et engagées, nul doute que les bêtises de Tremblay sont maîtrisées.

L’automne est une saison fabuleuse, « Octobre » est là pour le prouver à nouveau. Incontestablement un des meilleurs albums à leur discographie. Les party s’annoncent de haute volée !

FICHE TECHNIQUE

Tracklist
1. Octobre
2. Bye bye Lou
3. La la la
4. Les vers de terre
5. Pizza galaxie
6. Les feuilles mortes
7. So so
8. La cave
9. Marine marchande (feat. Frannie Holder)
10. Oktoberfest
11. La dévisse
12. Mon grand père
13. Louis Hébert
14. Pub royal

Durée : 50 min
Sortie : 23 octobre 2015
Discographie : 9ème
Genres : Folk / Alternatif
Label : La Tribu

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