Chronique

Tiken Jah Fakoly « Racines » (2015)

25 septembre 2015, Clem
Critique racines tiken jah fakoly 2015

Pour la première fois, Tiken Jah Fakoly a fait le choix de reprendre des chansons mythiques du reggae jamaïcain avec « Racines ». En invitant les plus grands artistes de l’île à chanter avec lui, l’ivoirien a exaucé le vœu de Bob Marley : « Le reggae a beau être né en Jamaïque, il reviendra à sa source, en Afrique ». 

Le vieux sage est de retour. Bâtons en mains, vêtu d’une tenue ivoirienne traditionnelle, Tiken Jah Fakoly prend la pose, entouré d’un groupe de rastas. Sous le regard bienveillant d’Haïlé Sélassié, empereur d’Ethiopie et King of Kings, et de Marcus Garvey, père du panafricanisme, le chanteur s’offre un grand retour aux « Racines ».

19 ans après son premier album, « Mangercratie », Tiken a choisi de revenir à l’essence même de la musique qui l’envahit depuis son enfance. Trente ans après avoir découvert les figures du reggae jamaïcain (Bob Marley, Burning Spear ou encore Peter Tosh) en écoutant les cassettes de ses grands frères, l’ivoirien revisite 11 classiques du reggae roots de la petite île en les teintant d’une touche africaine prononcée. Mieux encore, il s’offre plusieurs collaborations de prestige avec certaines de ses idoles de jeunesse. Pourtant, adolescent, Tiken Jah n’envisage pas encore de devenir chanteur reggae, convaincu que le genre musical est l’apanage des jamaïcains. Sur les traces d’Alpha Blondy, il a finalement pris les armes musicales pour s’engager aux côtés de la rastafari army jamaïcaine, avec le succès qu’on lui connaît.

Sorti le 25 septembre, ce neuvième album de Tiken est donc exclusivement composé de reprises (sa seule reprise jusque-là était War Ina Babylon de Max Romeo sur l’album « Dernier Appel »). « Racines » cherche donc à réunir une fois de plus Jamaïque et Afrique, en marchant sur les traces de Bob Marley, qui consacra un album (« Survival ») au continent noir, après son voyage en Ethiopie en 1979. Pour l’ivoirien, « cet album est surtout l’occasion de rappeler que la Jamaïque et l’Afrique sont éternellement liées par la musique, par l’histoire et par le peuple ». Pour Max Romeo, la relation va beaucoup plus loin : « la Jamaïque a vraisemblablement été détachée de l’Afrique après le big bang… »

Dans le choix des reprises, Tiken est allé à l’essentiel. L’album commence avec la reprise de l’hymne soul des noirs américains Is it Because I’m Black ? de Syl Johnson (1968) avec Ken Boothe (qui l’a lui-même repris quelques années plus tard). Le duo se répond parfaitement et l’émotion dégagée de la chanson est à la hauteur du message qu’elle délivre. Pour Tiken Jah, « la session avec Ken Boothe était le moment le plus fort de ce voyage en Jamaïque ». Dans cette défense de la négritude, Tiken interprète aussi African de Peter Tosh (1977) qui exhorte l’humanité à reconnaître ses racines africaines. « La première nationalité d’un noir, c’est sa peau » affirme l’ivoirien.

Toujours dans la recherche d’un message de paix et d’unité, il reprend les chansons mythiques du reggae : Get Up Stand Up en featuring avec U-Roy s’il vous plaît. Chant de révolte de tous les opprimés de la planète, l’hymne de Bob Marley & The Wailers (écrite par Peter Tosh) fait écho à l’enfance de Tiken Jah : sous la présidence d’Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire (1960-1993), il était interdit de la chanter. Dans son rêve de voir l’Afrique s’unir pour devenir les Etats-Unis d’Afrique, le chanteur incite la jeunesse à se battre pour ses droits. De Bob Marley, il reprend aussi Zimbabwe, rendant hommage à la solidarité caractéristique de Marley pour l’Afrique qui était venu par ses propres moyens jouer à la cérémonie d’indépendance de l’ancienne Rhodésie du Sud en 1980. Preuve qu’il est toujours difficile de reprendre la légende du genre (ou que simplement l’oreille sature après la millième écoute de ces deux classiques), Get Up Stand Up et Zimbabwe ne transcendent pas. Mais il convient d’apprécier l’audace de Tiken !

Avec Slavery Days de Burning Spear (1975), il remémore les liens tragiques qui unissent les deux îles, par l’esclavage, et appelle à ne jamais oublier les navires qui s’amarraient à Kingston pour débarquer les esclaves rebelles que les marchands pensaient ne pas pouvoir vendre aux Etats-Unis. La force dégagée par Tiken dans cette reprise la place parmi les plus belles de l’album. De Burning Spear, l’ivoirien chante aussi Christopher Colombus pour déconstruire le mythe de l’homme blanc qui découvre l’île jamaïcaine. Et si Burning Spear est tant présent dans « Racines », c’est en grande partie car il fut le chanteur favori de Tiken Jah, celui qui « l’a appris à chanter ». Autre incontournable de « Racines », la reprise de One Step Forward de Max Romeo avec Max Romeo. La complicité entre les deux hommes ne se limite pas à la musique : amoureux de la terre, les deux chanteurs sont fermiers et vivent de leurs plantations.

Mais Tiken Jah n’a pas fait appel seulement aux vieux routards des années 70. En reprenant la B.O de Rockers, Fade Away avec la jeune Jah9, le chanteur lance la nouvelle génération, dans son souci perpétuel d’encadrer la jeunesse. La magnifique reprise de Hills and Valleys de Buju Banton (1997) fait aussi écho à une période plus récente et s’affirme, à l’instar de Fade Away, comme une des magnifiques découvertes de l’album. La voix suave de Tiken contraste avec originalité avec celle de Junior Marvin dans Police and Thiefs (1977), chanson qui était devenue le refrain des punks de Londres après la reprise de The Clash. Insurrection, toujours. Tiken n’a pas manqué non plus de faire honneur à son compatriote Alpha Blondy avec Brigadier Sabari (1982), titre chanté en dialecte dioula et qui s’impose comme fondation du reggae sur le continent noir.

Pour mettre en musique la « Jamaïcafrica », Tiken a fait appel à un casting de première classe : Sly Dunbar à la batterie, Robbie Shakespeare à la basse, Robbie Lyn aux claviers et Mikey Chung à la guitare. Des musiciens considérés comme les plus productifs de l’île dont les doigts transpirent ces classiques avec toujours autant de ferveur. Dernier symbole du bilatéralisme musical africano-jamaïcain, l’enregistrement s’est fait des deux côtés de l’Atlantique : les bases des riddims ont été enregistrées chez Tuff Gong (le « gong rugueux » surnom de Marley), le mythique studio de Bob Marley à Kingston avant d’ajouter les instruments traditionnels mandingues lors d’une seconde série de sessions à Bamako.

Du choix des chansons aux prestigieux featurings en passant par le studio d’enregistrement, le mélange entre les deux îles se savoure délicieusement. Afrique et Jamaïque, histoire d’amour qui voit en « Racines » un magnifique étendard. « Le reggae reviendra en Afrique » avait prédit Marley. Tiken Jah Fakoly l’a fait.

FICHE TECHNIQUE

Tracklist
1. Is it because I’m Black? (feat. Ken Boothe)
2. Get Up Stand Up (feat. U-Roy)
3. One Step Forward (feat. Max Romeo)
4. Slavery Days
5. Zimbabwe
6. Fade Away (feat. Jah9)
7. Brigadier Sabari
8. Hills and Valleys
9. Christopher Colombus
10. Police and Thieves
11. African

Durée : 41 min
Sortie : 25 septembre 2015
Album : 9ème
Label :  Barclay
Genre : Reggae

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