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Avec « Stratégie de l’inespoir », le fou a chanté dix-sept fois !

24 novembre 2014, P'titBapt
Critique Hubert Félix Thiéfaine Stratégie de l'inespoir 2014

Il nous apparaît comme forgé dans un acier inoxydable, qui sans cesse renaît de ses arcanes et exacerbe son talent sans égal : Hubert Felix Thiéfaine, sans doute le plus grand dinosaure encore en activité, revient nous bouffer les tripes avec son dix-septième album studio : « Stratégie de l’inéspoir« . Si l’homme semble avoir retrouvé des sentiers plus propices à une survie dans notre médiocratie ambiante, qu’en est-il de ses textes et de sa musique, après plus de 40 ans d’un interminable exil mélancolique ?

Si une chose est sure, c’est que le poète, sorte de double schizophrène, qui habite Thiéfaine, n’a pas bougé, et s’est nourri des expériences où la vie a préféré prendre le dessus sur la mort. L’album s’ouvre dans une atmosphère oppressante, représentée par cette photo de l’auteur les yeux bandés, comme si la lucidité de condamné à mort divin l’obligeait à fermer les paupières pour mieux ressentir le monde. En remontant le fleuve est un doux supplice, dans un élan vers l’inconnu, où les déesses grecques ont, comme souvent, une place toute particulière…

« en remontant le fleuve, vers cette éternité / où les dieux s’encanaillent en nous voyant pleurer / où les stryges en colère, aux sourires arrogants / manipulent les rostres de notre inconscient »

On sent que la période où Thiéfaine était marqué par ses « Séquelles » habite toujours l’auteur, qui ne peut s’en dissocier au moment de coucher ses mots dans son micro. Les références au passé sont omniprésentes, mais toujours magnifiques; Fenêtre sur Désert et Stratégie de l’inespoir, en plus des références poétiques innombrables qu’elles contiennent, nous envoûtent comme aux premières heures du blues de nos enfances perdues… Résilience zéro nous fait plonger dans les tréfonds enfantins qui ont marqué d’une trace indélébile Hubert Felix Thiéfaine, la chanson la plus dure de l’album. L’inéspoir inventé par Verlaine avait besoin d’une définition et d’un ambassadeur, c’est chose faite.

« Bercé par les étoiles, d’une essence romantique / j’ai trop longtemps cherché mes visions dans les flammes […] je veux brûler pour toi petite / mais ne gâche pas mon enfer, avec ton paradis! »

Ouvrir un cd de Thiéfaine procure le même enivrement qu’un plongeon dans un livre d’histoire écrit en latin… Les thèmes récurrents chez l’auteur ne seront pas omis dans cette galette. En témoigne Mytilène Island, où l’érotisme subjugué par les lenteurs d’un violon orchestrée par Jeanne Cherhal, nous rappelle la finesse de son père spirituel, Léo Ferré. L’amour incandescent comme toujours, est plus coloré sur cet album, quand il ne tend pas vers le tragique. Lubies sentimentales et Amours désaffectés ne sont pas de la veine de Je t’en remet au vent, certes, mais elles sont d’une toute autre artère, elle aussi prête à éjaculer!
La mort est décortiquée dans presque toutes les chansons, mais c’est dans Toboggan qu’elle est la plus prenante, tout en apportant au public les garanties de la survie tant souhaitée aujourd’hui par l’auteur, fuyant devant le toboggan.

« je ne suis qu’un escroc solitaire / un truand qui blanchit du vent / qui blanchit des mots, et du vent »

De la géographie poétique soviétique: un passage Thiéfainien à Celingrad suit une intrusion brusque à Karaganda (camp99), dernier symbole d’un testament à brûler, comme une réponse à Demain les kids. Une poigne vocale sans égale, comme la vision terrible d’un passé ineffaçable, traverse la chanson la plus forte de l’album, orchestrée par son fils Lucas, co-producteur du cd, aux arrangements épatants, sombres et captivants, où la poésie qui en émane nous bouleverse:

« C’est l’histoire assassine qui rougit sous nos pas / c’est la voix de Staline, c’est le rire de Béria / c’est la rime racoleuse d’Aragon et d’Elsa / c’est le cri des enfants, morts à Karaganda! »

La place nous manque, tant de choses pourraient être écrites sur cet album, le dernier morceau que nous vous présenterons est le coup de coeur de l’album, dans le symbole de ces mondes que Thiéfaine arrive à mêler, chantant les vices d’une société qui nous entoure sans cet abatage enfantin auquel nous sommes si souvent soumis. Une poésie niaise et vide ne collerait pas avec la voix envoûtante de l’artiste. Les références grecques succèdent aux coups de boutoirs sur notre mode de fonctionnement actuel, qui se perd sur des écrans et perd sa poésie. Une claque.

« Frère humains, frangins damnés / sous la plage, y’a des pavés / médiocratie, médiacrité / des pavés bien intentionnés / pour un enfer climatisé / médiocratie, médiacrité »

Le clown est moins triste aujourd’hui, mais toujours animé d’une boulimie créatrice sans faille, et d’un univers sans fard où sa lucidité s’inscrit dans une vision du monde nouvelle, désabusée par tous ses maux terribles. Indéniablement cet album s’inscrit dans la lignée du précédent, ses détracteurs  ne pourrons que maugréer le temps révolu, Thiéfaine reste Thiéfaine malgré les ans. Moi, je m’en délecte, et si Thiéfaine re-signe pour 20 nouvelles années de mélancolie latente, de désespoir troublant et d’amour réinventé, je re-signe avec lui !

FICHE TECHNIQUE

Tracklist
1. En remontant le fleuve
2. Angelus
3. Fenêtre sur désert
4. Stratégie de l’inespoir
5. Karaganda
6. Mytilène Island
7. Resilience zéro
8. Lubies sentimentales
9. Amour désaffecté
10. Médiocratie
11. Retour à Celingrad
12. Toboggan
13. Père et fils

Album studio : 17 ème
Sortie : 24 novembre 2014
Durée : 51 min
Label : Sony Music

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