Chronique

Luke « Pornographie » (2015)

16 octobre 2015, Aiollywood
album luke pornographie 2015

Luke est de retour, cinq ans après le très pop « D’autre part ». Lui, qui nous avait offert un side-project assez intimiste avec Thomas B, repart donc le couteau entre les dents pour déverser sa haine contre la société, « Pornographie », message subliminal qui fait échos à ses nombreux travers. Dès la première écoute, on comprend bien que nous allons faire face à un mur… controversé.

Luke est un personnage atypique. D’album en album, depuis ses débuts, il a eu l’habitude de nous balader dans les contrées du rock, toujours avec précision et finesse. D’opus agité (« Les enfants de Saturne », 2007) à de véritables douceurs sucrées (« La vie presque », 2001), beaucoup ne retiennent que le skeud qui l’a révélé, « La tête en arrière » (2004), avec ces bombes médiatisées sans cependant tomber dans l’excès. Discret, fuyard des médias, Luke a tracé sa route, sans se prendre pour ce qu’il n’était pas. Son album solo de l’année passée, « Shoot », n’en est que le reflet. Il a toujours proposé des albums différents, puisant ses influences dans un répertoire aussi riche que varié, sans se soucier des critiques. Un choix artistique assumé qui ne l’a pas empêché de devenir un véritable détonateur sur scène.

2015 sonne donc le glas de la résurrection. Avec « Pornographie », Luke place ses pions. De manière stratégique ? Grande question, il sera certainement difficile d’y répondre. Les boulets rouges ont déjà été tirés. Les détraqueurs sont de sortie, prêts à dégainer, à tailler dans le lard sans se poser de questions. Car forcément, le virage amorcé par le groupe fait déjà jaser. Les 11 titres dévorés d’une traite nous renvoient dans nos derniers retranchements car, oui, il va falloir se prononcer. Indéniablement. Parler de l’album sans donner son avis sincère sur la chose ne servirait strictement à rien. Alors oui, commençons. Oui, c’est frappant la ressemblance avec Saez. Oui, il y a des similitudes avec Noir Désir. Que ce soit, par moment, sur les thèmes abordés, la façon de chanter, le poids des mots. Oui, nous parlons bien ici de « poids » des mots. Oui, derrière « Pornographie » se camoufle un pamphlet digne de « J’accuse », l’enfant terrible du rock français, voire même des relans de « 666.667 club ». Et alors ? Pouvons-nous reprocher au groupe de s’imbiber de ces deux monuments du rock français ? Mieux, pouvez-vous, messieurs les détraqueurs, amener quelqu’un à l’échafaud parce qu’il fait quelque chose de jugé « ressemblant » ? Dans ce cas, si on suit votre logique, considérons que le rock est né dans les années 60 et que, depuis, il n’y a que des imposteurs dépourvus de créativité. C’est comme vous voulez… une chose est sûre, autant arrêter immédiatement d’écouter de la musique.

En déplaisent à certains, « Pornographie » nous a séduit. Après avoir bien macéré pendant plusieurs années, Thomas Boulard a eu le temps de méditer. Dans cette société moderne à bout de souffle, où capitalisme et fascisme sont en rang deux par deux aux côtés de la récession, des voix s’élèvent. Inutile de brandir le drapeau noir ou d’avoir des rêves révolutionnaires pour le mettre en musique et diffuser des idées. Ce « Pornographie » regorge de trésors et d’attaques placées qui mettent au tapis les frappes chirurgicales et consorts. S’il y a guère d’idées en toile de fond, les nouvelles croisades idéologiques s’en donnent, elles, à coeur joie : qu’on lutte contre le djihadisme ou la misère dans nos vies, les mots résonnent : « toi qui penses être épargné tu mendies comme tout le monde, des heures perdues à gagner des salaires pathétiques qui jamais ne gonflent. Il est où le signal d’alarme ? Il n’y a même plus de colère, génération MTV, génération somnifère ! On vous demande de vous taire dans l’estime de vous-même, dans l’estime de la thune, dans l’estime de la merde » (C’est la guerre).

Ces remontrances perpétuelles, elles affluent et se déversent partout où elles peuvent se propager : Solitaires et Indignés, dont la douceur mélodique renferme un véritable brûlot, s’occupent de « rassembler quelques âmes encore ivres » pour sonner le clairon de Quelque part en France. Samples parfaits pour guitares affûtées, la rythmique est implacable pour cette France qui est « morte », endormie par les revenants du FN qui se voient démonter leurs idées brunes une à une. Comme une envie subite de se réveiller, « ça pue la flamme, ça sent l’essence, putain j’en ai mal au coeur, ça pue la mort, ça sent la peur ! ».

Et cette pourriture, cette gangrène, qui nous malmène s’étend à tous les niveaux… Placé sous le spectre du capitalisme immoral, le règlement de compte est loin de se terminer. Avec la lobotomisation sans relâche de nos cerveaux disponibles en ligne de mire, les écoutilles sont grandes ouvertes. Dicté par l’empire du moi, « c’est la jouissance mondialisée, hiérarchisée, vampirisée, le corps social est mille fois désintégré, dans le grand supermarché de l’existence, je me vends sans résistance ». Marchandises revêt alors plusieurs symboliques criardes, entre les consommateurs effrénés qui s’inventent des besoins collaborant avec l’acharnement des lobbies plastifiés. Véritable caisse de résonance à une violente et métallique Pornographie, cette dernière devient mutante et clonée. De cette irréalité éjacule l’éphémère et le faux semblant, à l’image d’une société qui transforme tout en quelque chose de jetable et réutilisable à l’extrême.

Allez, « dansez la danse de la décadence » mes chers amis, « le rock est mort et vous avec ! » (Discothèque) pendant que certains se donnent bonne conscience en faisant du Rock’n’roll. En mode Warrior, les langues se délient : « des kilomètres d’écrans qui vous servent de cerveau et de belles fuites en avant (..) j’ai assassiné les utopistes sur l’hôtel d’un nouveau monde, bienvenue dans ma chair, vous avez enfanté une bombe » et tout bascule. Peut-être rêvais-tu ? Ou plutôt, Rêver tue. Pour assouvir nos âmes en peine, Luke crame-là sa dernière allumette au piano, un cocktail molotov qui ne demande qu’à s’enflammer : « où sont les poètes barricades assassinés par le colonel comptable ? Que sont nos désirs devenus pour défoncer les hits parade ? Où sont ces mots qui nous escortent, même s’ils sont écrits dans les chiottes ? Rêvais-tu, comme ce soldat inconnu ? Mille fois morts pour rien… mais d’espérance ».

Chut. Méditez.

Clip « C’est la guerre »

FICHE TECHNIQUE

Tracklist
1. Warrior
2. Rock’n’roll
3. Des marchandises
4. Indignés
5. Je veux être un héros
6. C’est la guerre
7. Quelque part en France
8. Rêver tue
9. Pornographie
10. Discothèque
11. Solitaires

Durée : 45 min
Album : 5ème
Label : Jive Epic
Genre : Rock

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