Interview

Luke : « Pornographie », la chanson des corps qui se vendent (partie 1/2)

31 janvier 2016, P'titBapt

Vendredi 29 janvier, en marge du concert qui se tenait à Victoire 2, à Montpellier, Le Musicodrome a rencontré le chanteur-guitariste du groupe Luke, pour discuter du dernier album du groupe : « Pornographie ». Mais pas uniquement… Fidèle à lui-même, Thomas Boulard nous accueille en affirmant que seuls les puissants ont des choses à cacher. N’ayant rien à cacher, même pas besoin de lire les questions avant l’interview !

Le Musicodrome : Entre « D’autre part » et « Pornographie » il y a presque 6 ans et un projet parallèle, aviez-vous besoin de mettre Luke en pause pour un moment ?

Thomas Boulard : Je suis quelqu’un de beaucoup plus simple qu’on l’imagine, je ne réfléchis pas du tout à ça, je fais un peu comme je peux et je n’ai pas vraiment de plan de carrière. Les choses viennent en fonction de l’inspiration, c’est aussi simple que ça. Pour moi, même si l’écriture est douloureuse, ça doit rester un plaisir, je ne le fais que quand j’en ressens l’envie, le moment, parfois c’est plus long qu’on imagine. Le temps de création est long, et avant le temps d’écriture il y a un temps d’observation qui est long, lui aussi. Aujourd’hui tout nous fait croire que les gens sont tout le temps inspirés, ont tout le temps quelque chose à dire, mais c’est faux, c’est l’inverse.

Entre tes derniers albums, il y avait en général 3 ans…

Pour le premier album j’ai mis 27 ans…

Est-ce l’inspiration qui te manquait, ou alors tu as plus travaillé tes textes ?

Je ne sais pas, je mets plus de choses à la poubelle, je jette plus facilement. Et puis sur ce disque j’avais besoin, enfin je n’aime ni le mot besoin ni le mot disque, j’ai fait un travail sur le langage aussi. C’est toujours plus long quand tu dois changer ton langage, ce n’est pas ma manière de parler. C’est un langage qui n’est pas le mien, il a fallu que je réapprenne ma manière d’écrire. Ça a été plus long, je ne voulais pas utiliser une écriture poétique, « blanche », classe moyenne, urbaine…

« C’est pas un rock télérama ! »
L’album est d’ailleurs plus rock’n’roll, plus que les derniers cd, est-ce une envie d’être plus « brut » ?

Oui, oui oui. Parfois c’est même presque rock binaire, j’ai fait un rock presque plouc. Mais pour moi il n’est pas plouc, mais dans la vision d’aujourd’hui oui. C’est pas un rock Télérama oui ça c’est sûr. Mais c’est volontaire, pour moi c’est un rock populaire, nécessaire, qui n’a pas moins de choses à dire que les autres. Parce que finalement, je n’aime pas la musique de distinction, qui se positionne comme élément distinctif d’une classe sociale. C’est vraiment une musique populaire, au sens propre du terme qui ne boude pas son plaisir. Et c’est assumé en tant que tel.

Et alors quelle est ta vision du rock français aujourd’hui, vous semblez ne plus être beaucoup de groupes…

Ben simplement parce qu’on est plus beaucoup à écrire en français surtout, le rock français c’est du rock en français. Le rap français c’est du rap en français. Tu te rends compte si un rappeur français sortait un album en anglais ? On lui dirait « eh man, t’es qui ? Tu te rends compte de ce que tu fais ? ». On appellerait ça du rap américain.

C’est vrai, mais de plus en plus de groupes français de rock le font en anglais.

Oui et c’est bien ce que je leur reproche.

« Le propre des groupes en anglais, c’est qu’ils n’ont rien à dire »
Mais alors, est-ce que le français est une arme, ou un fardeau pour vous ?

C’est plus qu’une arme d’écrire en français, c’est notre nation. A partir du moment où t’écris en français, tu as une lecture du monde très différente de la lecture anglo-saxonne. De toute manière la première des dominations c’est la langue, donc on est dominé par l’anglais. L’anglais s’impose, ils ont bien compris, ils sont moins cons que nous. Ils ont bien compris que quand ils imposaient des éléments culturels comme le cinéma ou la musique, ils imposaient leur langue, et leur langue c’est le marché, le business. Le propre des groupes de rock en anglais c’est qu’ils n’ont rien à dire, car ils utilisent une langue qui n’a rien à dire. Ce n’est pas une langue de contestation, c’est une langue qui n’a pas d’analyse, qui n’a pas de second degré, qui n’a pas d’abstraction. Ce n’est pas la langue qui a produit Céline, Foucault, Camus, Guy Debord, Deleuze, Bourdieu… enfin tous ces gens-là ont d’abord habité une langue pour pouvoir penser comme ils ont pensé. Le rock français n’est plus un rock français car il est en anglais, c’est un rock anglais. Enfin ce n’est pas grave, mais qu’ils ne cherchent pas après les éléments francophones dans leur anglicisation.

Luke 2

Est-ce qu’aujourd’hui chanter du rock en français peut vous fermer des portes, des programmations, des médias ?

Oui, mais ça n’est pas le problème, c’est un problème ponctuel avec des cas comme nous, ce n’est pas mon problème. J’y réfléchi pas tant que ça. Mon problème est plus large, c’est un problème d’acculturation, de langage commun. Un médecin de 35 ans aujourd’hui ne lit pas de livres, nous ne parlons pas le même langage. Mon problème n’est pas seulement un problème de rocker, c’est un problème plus large, plus dur. J’attends par exemple le moment où les tribunaux français vont juger en anglais par exemple. C’est l’étape suivante. Quand je dis ça je passe pour un réac, c’est un problème que la gauche a abandonné. C’est pour ça que les gens votent FN après, ils ne se reconnaissent pas le monde dans lequel ils sont, il y a une abstraction du langage.

C’est étonnant d’entendre ça de la part d’un musicien, est-ce que tes lectures peuvent conditionner ton écriture ?

Oui, enfin oui et non, j’ai autant d’amour et de détestation pour ce que je lis. Je suis assez lecteur pour savoir juger ce que je lis. Je peux me permettre d’en prendre ce qui m’est nécessaire. La langue c’est un matériau, comme un bois. Moi mon matériau c’est le langage, alors je joue du langage. C’est un problème qui m’intéresse profondément. A mon avis le rock français doit se poser les mêmes questions que le rap français.

J’allais y venir, plusieurs chansons comme Quelque part en France, sonnent un petit peu rap, est-ce que ça fait partie de tes influences ?

Ça sonne pas un petit peu rap, c’est hyper rap, tu peux le dire. J’ai dépouillé le rap. Je vis à Paris dans le 20ème arrondissement, je suis baigné dans un monde de « mixité sociale » comme disent les agents immobiliers, dans un monde « black blanc beur » comme dirait Finkielkraut, multiculturel et musical. Et il y a beaucoup de rap. Et j’ai une admiration profonde pour le rap, pour des gens comme Casey, d’ailleurs Teyssot-Gay n’est pas en train de faire autre chose que de mélanger le rock et le rap, et il a raison, avec Cyril de Sloy. Voilà c’est une recherche de mélange que les américains ont fait depuis longtemps. On a une culture urbaine qui est hyper profonde, avec un témoignage poétique que je trouve bien plus intéressant que le témoignage des chanteurs français, car ils ont un rapport à la langue immédiat, premier degré, sans snobisme, qui ne veut pas faire littéraire. C’est vraiment important. J’en peux plus de voir de la chanson française chroniquée à tour de bras parce qu’ils font vaguement du poétique. C’est pas de la poésie c’est du poétique. Et ça plait à la vieille rombière chroniqueuse qui a fait une fac de français. Et ça c’est pénible. Toute l’histoire de la littérature c’est une histoire de rébellion face au style. Rimbaud parlerait du djihad, utiliserait les mots d’aujourd’hui urbains, ou Baudelaire, ou Céline. Mais en chanson française on est encore dans un mode très classe blanche, moyenne, socialement distinguée et diplômée, et ça c’est très pénible.

« J’utilise la colère des autres, ceux qui n’ont pas voix au chapitre »
C’est dans cet esprit qu’il y a les titres  Warrior, ou C’est la guerre , plus bruts…

Mais tout, à part un ou deux morceaux, Rock’n’roll ou Indignés, il y a une volonté urbaine de prendre les mots crus et le langage d’un post-adolescent, jeune adulte, bouffé de vidéos youtube, dont le monde imaginaire est fait uniquement de séries télé et de porno immédiat, hyper-séquencé sur internet. Je suis rentré dans son monde fait de décapitation, de laideur. Mais pour rentrer dans son monde, ça passe par le langage.

Cet album te permet de passer des coups de gueule

Ce ne sont pas les miens, moi j’utilise la colère des autres, des gens qui n’ont pas voix au chapitre, c’est la colère des gens qui sont en colère en silence. Je crois en tout cas. Je pense que tout un pan de la société souffre profondément, en silence, pour que les gens qui sont heureux puissent continuer à être heureux, et les gens heureux ne sont heureux que parce que ceux qui souffrent se taisent. Tout d’un coup quand on entend les gens qui souffrent ça fait drôle, c’est violent, eux même subissent une violence inouïe, une violence économique qui est une guerre totale, qui les déshumanise, qui explose le corps social et les seuls liens sociaux qu’ils pouvaient avoir. On leur donne comme solution des solutions technophiles risibles, avec internet, les réseaux sociaux. On est dans une solitude crasse, encore plus profonde qu’avant, et si vraiment ils ont un vrai problème il ne pourra jamais être résolu. Un problème de santé, de chômage, c’est pas l’ubérisation qui va le résoudre.

Tu chantes malgré tout « Indignés », il y a des touches d’espoir.

Alors oui. Mais il faut toujours voir un disque, un livre, une peinture, par rapport au contexte de l’époque. J’ai écrit un disque en colère parce que je trouvais qu’il y avait une absence de colère, j’ai écrit un disque sombre parce que je trouvais qu’on était entouré de discours, et c’est à nous de déconstruire les discours. Là par exemple l’état d’urgence post-attentats c’est un discours de courage et d’espoir qui nous est vendu par les dirigeants, mais ce ne sont pas eux qui vivent dans la mouise, les mains dans le cambouis. C’est pour ça que le disque est sombre et dur, il y a un optimisme ambiant et technophile qui me paraît ahurissant, fou.

Interview de Thomas B (Luke) réalisée le 29/01 à Victoire 2 (Montpellier), à suivre.

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