Chronique

La Canaille « Par temps de rage » (2011)

26 février 2011, Aiollywood
Critique La Canaille Par temps de rage 2011

Le soulèvement aura lieu. L’air est électrique, le temps est lourd et orageux. Une horde d’affamés s’amasse en bas de vos fenêtres, oui messieurs, c’est bien à vous qu’elle s’adresse.

Finis les tons condescendants et les conseils paternalistes, vos sourires narquois et tous vos traits d’humour racistes. Quand vous sonnerez la cloche seul le silence vous répondra. Vous maudirez votre petit personnel et les traiterez d’ingrats. Et nous, nous les bâtards, les rebus, les déchets danserons autour du grand bûcher de vos rêves déchus.

Sa poésie ne se lave pas.

Quand Marc Nammour s’empare du micro, tout le monde s’écarte. Sa voix railleuse balance des répliques qui te secouent les neurones. Viens, viens écouter ce doux mélange monté de toutes pièces pour te montrer que le rap français a bien plus qu’une corde à son arc.

Si t’essayes d’assainir sa poésie, elle se rebiffe et devient dingue. Elle a les mains calleuses et la gueule burinée. Un tempérament de feu, il ne sort la plume que pour suriner. Donne lui des riffs sales, donne lui des beats fats. Elle a bouffé les pissenlits par les racines, elle vient triturer les tympans et marquer les rétines.

Sa génération a la trentaine bien tassée. Blasée, elle n’a rien connu de glorieux par le passé.

Le nous est à genoux quand le je est en jeu.

Un flow bridé pour te transpercer tantôt en anglais (feat. Napoleon Maddox), tantôt en français même si la plupart du temps il utilise la langue de Molière. Le décor change incessamment quand les guitares saturées finissent par te faire comprendre que ce son-là est pur, brut de décoffrage, avec un but ultime : faire bouger les consciences. Par temps de rage, tout est permis.

Comme un concept inébranlable, rien n’a changé depuis « Une goutte de miel dans un litre de plomb » en 2009 : inflation, récession, représentation, soumission, cela n’oscille qu’entre déception et dépression. Mensonges, biftons et trahisons, non, rien n’a changé.

Le quotidien de beaucoup d’entre nous non plus. Une flamme, une feuille d’aluminium, une paille, quelques milligrammes de résidus d’opium… Une poudre blanche qui chauffe et s’évapore dans les bas fonds. Un regard vide de plus qui suit la goutte et s’en va chasser le dragon. Ce regard, tu le connais, car entre hip hop et rock le tour n’est pas définitivement joué. Parfois à la limite du slam, La Canaille sait aussi te happer à coup de scratchs et d’attaques bien placées.

Semer la terreur en nombre au bas des bâtiments et de pourrir plus qu’elle ne l’est déjà la vie de ses habitants, c’est facile. Lever le poing en l’air en manif’ ne va pas dire que tu es un révolutionnaire. Car si les beaux parleurs fleurissent, c’est toujours plus facile de faire semblant.

Rêve perdu, comme une machine qui finirait par rattraper le temps. On subit, on y repense. On s’enfonce.

C’est d’ailleurs l’un des jeunes les plus en vue du coin là-bas, personne ne bronche quand il tape du poing. Ça scintille autour de lui, il a la baraka. Il a sa cour qu’il le suit, il est devenu le roi là-bas. Il joue tout son tapis quitte à prendre une baffe.

On est peut-être tous solidaires sous la même bannière, mais on ne choisit pas tous sa vie.

Il est resté là-bas.
Il se fait chier là-bas.
La plupart de sa troupe a quitté là-bas.

C’était couru d’avance et ça l’enrage. Maintenant il tourne en rond comme un lion en cage, vision étriquée, son esprit s’est aigri il se referme sur lui-même. Il a raté le coche et se retrouve sur la paille. Le type a tout perdu et n’a même pas livré de bataille. A trop vouloir s’accrocher à ses racines on oublie de sauver sa peau quand la région est assassine.

La Canaille ne se prend pas pour ce qu’il n’est pas. Savoir concilier ses idées, ses textes, sa musique, ce n’est pas toujours facile. La peur de l’étranger, les délires sécuritaires, le manque d’humanisme, ça ne fait plus bouger. Pourtant les crèves la dalle, eux, ils sont toujours passés sous silence.

La colère gronde, grogne, elle est prête à se répandre, à fracasser le silence. Le rap français n’est pas mort, il endosse le costume alternatif et décide de prendre les armes. La vie continue, le combat aussi. C’est une étique à la fois idéologique et musicale qui se propulse sur le devant de la scène. Comme Syrano, la colère a fini par prendre le dessus et à gagner les rangs des artistes indés français.

Et plus ils la refoulent, plus ils sentent qu’elle devient folle, leur triture l’encéphale pour enfin prendre la parole. C’est la bête noire qui veut la tête du tortionnaire. Ce plat qui se mange froid, cette hache qu’ils déterrent. La colère.

Entre hip hop, rock et chanson française, La Canaille sort son second album et s’offre le luxe de nous surprendre par la force des mots. « Par Temps de Rage » met le feu aux poudres dans les salles avec de la foudre dans les yeux et le rap comme arsenal.

C’est la vie qu’il a choisi, il sait surtout ce qu’il fuit.
C’est ici que ça se joue. Ici et maintenant.

D’après les textes de Marc Nammour (La Canaille)

FICHE TECHNIQUE

Tracklist
1) J’ai faim (2’58)
2) Le soulèvement aura lieu (3’49)
3) Ma poésie ne se lave pas (3’01)
4) Salle des fêtes (3’01)
5) La mise en je (3’09)
6) Le dragon (4’41)
7) Trop facile (2’33)
8) L’eau monte (3’46)
9) Ma ligne de mire (3’49)
10) Rapper en paix (3’37)
11) Trois lettres (1’51)
12) La colère (3’24)

Durée : 39 min
Album : 2e
Sortie : 28 février 2011
Genres : Hip Hop / Rock

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