Chronique

Cabadzi x Blier, une mise en lumière des sens

24 octobre 2017, Aiollywood
Critique Cabadzi Blier 2017

Après des mois d’attente et une excitation à peine masquée, Cabadzi a levé le voile sur un projet qui lui tenait à coeur : mettre en musique les textes de Bertrand Blier, avec sa patte si caractéristique, en allumant la mèche. Le travail réalisé a été énorme et il est tout simplement à la hauteur de l’immensité du bonhomme.

Découvert en 2014 sur l’original « Des angles et des épines », Cabadzi s’est toujours montré discret. Après un premier opus résolument corrosif en 2012 (« Digère et recrache »), les nantais avaient commencé à dévoiler des traits agressifs mais très bien écrits… Ancré dans une tendance hip hop mais aussi proche de la chanson, Cabadzi n’en a pas fini de défricher des sonorités pour avancer. Son dernier défi, même s’il invoque plus une sacrée aventure humaine, est lié à Bertrand Blier, le réalisateur du film Les Valseuses (pour ne citer que lui).

Avec le leitmotiv de mettre en musique des textes issus de l’univers de Blier, Cabadzi a décidé de tout reprendre depuis le début : les nantais reviennent à leur duo d’origine, avec Olivier Garnier au chant et Victorien Bitaudeau aux machines. Ils réorientent leur ambiance musicale avec un virage plus electro/hip hop que celui plus acoustique rencontré précédemment. Aussi, au niveau des textes, ces derniers se montrent moins virulents que ceux habituellement rencontrés au côté du groupe même si les mots sont globalement plus crus. S’il y a donc beaucoup de changements en perspectives, on peut surtout supposer que le groupe a eu l’envie d’accorder une place bien à part à ce « Cabadzi x Blier » dans sa discographie.

Il faut dire que cet album est bien plus qu’un album : c’est un projet qui permet de mettre en lumière nos sens : Cabadzi a travaillé aussi bien le sonore que le visuel. La nouvelle tournée en dit long sur le potentiel créatif des deux zigotos. Cyrille Dupont (Hellfest, C2C…), scénographe et sorcier de la lumière, a notamment collaboré avec les deux artistes, en compagnie du réalisateur Maxime Bruneel (Diplo) ainsi que de l’illustrateur Adams Carvalho. Le décor est là, sous nos yeux, bouillant.

En piochant dans les films mythiques de Blier (Les valseuses, Tenue de soirée, Buffet froid...), les classiques ont vécu une énième vie en musique. Hybride, presque d’un autre temps lorsque nous revoyons les scènes de ces films, la transition se fait pourtant dans une délicatesse extrêmement bien maîtrisée : 11 titres, 40 minutes, pas d’excès, Cabadzi a joué la carte de la sobriété heureuse. Sur les 11 titres, deux ne reprennent pas d’ailleurs des tirades de Blier (Un deux trois et Dansable) mais ces derniers ne dénotent pas avec le restant : Un deux trois est noir, subtil rêve aux entonnements entêtants, qui se digitalise dans un sommeil profond. Proche du fond, terriblement sombre, nous voilà suspendu au-dessus du vide sur Dansable et c’est dans un souffle que les derniers résistants succombent.

Dans ces limbes couleur sang, la fusion des genres opère : certains textes sont gardés tel quel, d’autres mutent… rien ne se perd, tout se transforme. Sur Bouche, on tutoie déjà les sommets avec les matraques successives de « moi, ta honte, je la transforme en bonheur » et la poésie proposait par Cabadzi rend le morceau authentique. Rythmé à souhait et tout simplement décapant, on comprend vite que Cabadzi est bien maître aux manettes de ce projet. La première moitié d’album est d’ailleurs un ton au-dessus que la seconde.

Oui est une véritable bombe, à la fois marginal et déroutant, il nous force à relativiser et la machine s’emballe ; Grave fracasse le crâne à coups de répliques lancinantes. Si dans le chant on frôle parfois la nonchalance de FAUVE, Cabadzi défriche sans ménagement et creuse son trou : on ne peut que reprendre en cœur Polaroïd (« parce que votre sourire, il faudra bien qu’il revienne un jour… »).

Si les choses peuvent se tasser en faisant apparaître le regret chez Cabadzi (Reste), la déroute de l’homme n’est jamais bien loin (Rouge) et les âmes en peine reprennent du poil de la bête. Monde de la nuit, monde de l’oubli, Jamais débride les mœurs et les loups sont lâchés… La simple écoute de Fatiguée, matraquée par le violoncelle, transcende, même si la réalité est dure à entendre (« elle est fatiguée, elle a trop baisé… se blottir, dormir (…) / c’est interdit par le Code Pénal d’être une pute amoureuse ? »). Errante au pied des tours, l’ombre passe, le quotidien s’effrite et la descente en enfer s’amorce.

« Il n’y avait pas cette scène-là dans le scénario, il y avait des fleurs, des arbres. Il y avait des oiseaux ».

A la croisée des mondes, deux d’entre-eux ont fini par se rencontrer. Cabadzi, fidèle à son registre, n’a pas hésité à se dépasser pour sublimer encore plus celui de Bertrand Blier. Le rendu est solide, entraînant, teinté de rouge et de noir. Même les non-initiés y trouveront leur compte… Un pari largement gagné par les nantais.

FICHE TECHNIQUE

Tracklist
1. Bouche
2. Oui
3. Grave
4. Polaroïd
5. Un deux trois
6. Reste
7. Rouge
8. Jamais
9. Fatiguée
10. Bain
11. Dansable

Durée : 40 min
Sortie : 22 septembre 2017
Label : Studio Chaton
Genres : Hip Hop / Electro

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