Interview

« S’en remettre à la poésie, c’est un acte qui peut être révolutionnaire ! » Barrio Populo

19 mars 2014, P'titBapt
Barrio Populo

Nous vous les avons déjà présentés à travers un live report le mois dernier, mais le groupe fait son bonhomme de chemin. En prévision du nouvel album qui sortira le 12 mai nous vous proposons une interview en compagnie de Victor, chanteur du groupe, et de Lucas, leur manager.

Nous vous avons découvert sur scène en 2011,  depuis combien de temps tournez-vous ensemble ?

– Victor : Sous ce format actuel, cela fait trois ans et demi que l’on tourne vraiment beaucoup, mais en fait le groupe a commencé à faire de la musique depuis 10 ans maintenant. On a commencé en 2003, avec certains membres qui sont toujours  présents dans le groupe. Puis en 2008 on s’est dit, « allez les gars, on y va vraiment pour de vrai », et on y a été pour de vrai. Petit à petit, on a développé le truc, Lucas est arrivé, a pris la direction du truc administratif, de la recherche de dates…  Et là depuis 2009 on tourne beaucoup.

– Lucas : Il y a eu encore des changements au niveau des cuivres, du bassiste aussi. Le bassiste actuel n’est là que depuis un an et demi.

Qu’est-ce qui vous a donné l’envie de vous lancer dans cette aventure ?

– Victor : Très tôt comme je te le dis, il y a dix ans de cela, nous étions de très bons amis avec le percussionniste et l’ingénieur du son actuel. Nous avions vraiment envie de vivre notre vie de manière un peu autonome, avec notre façon de faire et de voir la vie, avec comme centre d’intérêt la musique. On a commencé la musique très tôt, et on s’est dit qu’on voulait vivre de ça et que ça devait être notre source de revenus, puisqu’il en faut une. Petit à petit, on a trouvé plein de musiciens et on a toujours eu cette même envie. Puis on a arrêté nos études  et on s’est mis à fond dedans, à la fin du bac ou de la première année de fac pour certains. On s’est mis à habiter tous ensemble, à beaucoup répéter : à tourner vraiment…

J’allais y venir, vous habitez tous ensemble dans une grande maison à Saint Bonnet le Château, c’est ça ?

– Victor : Alors on n’habite plus tous ensemble, mais on a un lieu collectif à Saint Bonnet le Château oui, à la campagne dans une ancienne ferme, où on est encore 5 à habiter de manière régulière. Et puis les autres passent, même s’ils ont d’autres lieux d’habitation. C’est plus un lieu symbolique qu’un lieu réel de collectivité. Symboliquement c’était important pour nous d’avoir un endroit pour développer le truc ensemble, c’est plus le symbole d’une idée de partager les choses, de vivre en vraie démocratie !

– Lucas : C’est un peu le QG, à une époque vous étiez bien huit dedans…

– Victor : A une époque on a vécu tous ensemble là-bas, oui.

Alors pour en revenir à la musique, il y a un temps on vous assimilait beaucoup à Noir Désir, à la Ruda, mais maintenant en vous écoutant de plus en plus on sent une véritable maturité qui penche plus vers les Têtes Raides, voir même vers Léo Ferré. De quelle manière ces vieilles générations vous inspirent ?

– Victor : C’est  toujours ce qui est vieux qui inspire (rires), ce qui est présent ne peut pas nous inspirer parce qu’on vit avec et ce qui est futur on ne le connait pas ! On est passé par plusieurs influences comme tu l’as dit c’est vrai, qui sont toujours présentes d’une certaine manière. Puis  Léo Ferré, comme tu le dis, fait partie de ces gens qui, à un moment donné, ont provoqué un peu un déclic. En tout cas pour moi, qui écrit les paroles, se dire que l’écriture est vraiment un moyen de faire passer plein de choses, que ce soit intérieur, que ça soit une façon de parler, de vivre… Ce sont des influences arrivées plus tard mais qui sont vraies. Les Têtes Raides pourquoi pas aussi, c’est un groupe actuel qui, je pense, est assez ressemblant, même s’il y’a plein de choses qui divergent bien entendu. Si on doit trouver un groupe français qui nous ressemble, c’est vrai que les Têtes Raides sont une référence que je pense assez bonne.

Et du coup pour rester dans le même sujet, au tout début vous chantiez en espagnol, maintenant tous les textes sont en français, c’est dans cette philosophie ?

– Victor : C’est vrai qu’on chantait en espagnol et un peu en anglais parce qu’il faut un début à tout et qu’au début tu ne sais pas vraiment quoi dire, du coup tu dis des choses que tu ne comprends pas. C’était une manière d’habiller la musique, et petit à petit on s’est trouvé et on a voulu oser dire des choses qu’on comprenait et qu’on avait envie que les gens comprennent. La  langue française s’est mise de soi sur le devant de la scène. Après on essaie de trouver une musicalité rock avec du texte, ce qui n’est pas facile, il n’y en a pas beaucoup qui y sont arrivés, mais c’est ce qu’on essaye un peu de faire.

On vous sait un peu les poètes d’aujourd’hui, d’ailleurs vous avez mis Prévert en musique, vous chantez Moustaki, Ferré et j’en passe, pourquoi ce choix de faire ainsi vivre la poésie ?

– Victor : Tu as raison, c’est un vrai choix que de faire vivre la poésie, dans une critique un peu politique du monde dans lequel on vit, j’ai envie de dire que ce monde est laid. Et  remettre de la poésie dans ce monde c’est un acte qui peut être révolutionnaire. On est dans une société très peu poétique, tout est direct, maintenant, dans la consommation, le plaisir instantané. Si quelque chose n’est pas « utile », il passe à la trappe. Et la poésie n’est pas utile, c’est tout simplement beau, ça sert à rien la poésie : c’est juste joli. J’ai trouvé ça important de remettre la poésie par le biais d’un concert rock où les gens sont là pour s’amuser. Mais de remettre à jour la poésie des grands, les Prévert, les Ferré, les Moustaki, qui sont des figures françaises géniales, avec la musique actuelle, c’est super bien.

On va parler un peu de « Kordobella », votre second album, qui sortira le 12 mai. Que pouvez- vous nous dire de cet album ? Sera-t-il dans la lignée de « Désordre » ?

– Victor : C’est difficile de parler de ça dans le sens où c’est vraiment tout neuf, on vient à peine de finir le studio… « Kordobella », oui, sera dans le lignée car on est le même groupe, on ne peut pas tout change. Il sera toujours dans cette lignée, poésie, rock, pop. Je pense qu’on est allé  encore plus loin dans chaque style, dans les textes, dans ce côté des fois pop un peu poétique. On a d’ailleurs été encore plus loin dans le rock, on a poussé un peu chaque porte qu’on avait commencé à entrouvrir, nous sommes allés au fond du couloir.

J’ai eu la chance de l’entendre. Vous chantez « pas peur », un hymne au bonheur sans technologie, même si aujourd’hui s’en passer totalement parait impossible.  Vous vivez sans pub, sans Facebook, loin des réseaux habituels des musiques de consommation…

– Victor : Je suis content que tu en parles, bravo, parce que c’est rare que les journalistes nous en parlent dans les interviews, ils font un peu l’impasse dessus. J’ai l’impression qu’on se dit « ouais les Barrios s’ils n’ont pas Facebook c’est juste parce qu’ils ont la flemme de le faire » mais ils se cachent les yeux sur le fait que c’est une sorte d’engagement, même si, comme tu le dis, on se sert des ordinateurs, des portables.  Même si nous n’en avons pas tous. Là n’est pas l’essentiel, parce qu’on vit dans un monde où l’on est obligé de s’y conformer un minimum pour vivre avec les autres. Mais ça n’empêche pas la critique, et nous on sort le titre Pas peur, qui sera dans « Kordobella », où les paroles sont claires, pas forcément très poétiques mais claires. On a voulu dénoncer ça en disant que c’est un problème actuel que personne n’ose vraiment dénoncer, et que la technologie c’est le moteur du capitalisme aujourd’hui. C’est ça qui enferme énormément les jeunes générations, je pense que tant qu’on ne s’attaquera pas à ça, on ne s’attaquera pas vraiment au système.

Du coup votre musique est vraiment hors des normes, vous dites que vous n’avez pas peur de chanter une musique « autre, invendable », je vous cite, et du coup si elle plait à quelques gens, sortir des normes ne vous effraie pas ?

– Victor : Non, comme le titre le dit on n’a pas peur, mais ce que tu dis est vrai, on fait une musique qui n’est pas forcément à la mode, et une musique qui n’est pas uniquement là pour faire danser et divertir les gens. On le dit dans Street Musique que tu as cité également. Le but est aussi de faire quelque chose de beau, et le beau ne divertit pas forcement. Quand tu es devant une peinture, tu n’es pas là à sauter forcement de partout, et la musique pour moi ça peut être aussi pareil, on défend un peu ce truc.

 « C’est dans le désordre qu’on jouit », « cassons les banques et les bourses », « reconstruisons la vie », je vous cite, on vous a senti clairement engagés dans les textes de votre premier album, ce sera toujours le cas dans « Kordobella » ?

– Victor : Ça reste pareil oui, il y a quelques titres, tu as cité Street, Pas peur, aussi un morceau qui s’appellera Hors des lois, où il y a beaucoup de moment parlés avec une musique derrière.

Qui font penser à Ferré d’ailleurs…

 – Victor : Exactement, c’est Ferré le premier musicien français qui a commencé à faire ça, des musiques par-dessus un texte scandé. Ferré pour certains c’est l’ancêtre du rap. Le père de Joey Starr écoutait beaucoup Ferré et Joey Starr a été inspiré par ça au début en disant « c’est génial de scander des textes comme ça ». Même si ça n’a rien à voir, je pense que c’est Ferré qui a amené ça, c’est bien de le dire. Dans « Kordobella », c’est plus présent que dans « Désordre », il y a deux trois titres comme ça, politico-poétiques.

 Dans « Désordre » vous chantez la servitude, est-ce en rapport avec votre besoin de liberté ?

 – Victor : Oui, et puis on vit dans une époque qui se dit très libre, où le libéralisme ne fait que de vanter la liberté comme étant son truc. « Oui nous on vit dans des pays où les gens sont libres on n’est pas des dictatures », et moi je pense, et c’est ce que je dis dans les chansons, que les gens se croient libres mais qu’ils ne le sont pas. C’est une illusion de liberté et ils s’asservissent de manière volontaire, eux même, et c’est encore plus grave, au monde des dominants, c’est ce qu’on appelle l’aliénation. Les portables en sont un parfait exemple, les gens ont l’impression d’être libre en achetant un portable et en faisant ce qu’ils veulent, mais en fait ils sont complètement asservis par cette machine et ils ne sont pas autonomes de penser autrement que par ces biais-là. La servitude, c’est de ça que je parle, la servitude volontaire.

Dans « Désordre » on a eu Les bouts du pont  ou Nos deux noms sur l’arbre, les chansons d’amour seront-elles encore à l’honneur dans le prochain album?

 – Victor : Toujours, l’amour…

 C’est important pour vous de chanter cet amour ?

 – Victor : C’est important dans cette envie de poésie, parce qu’il n’y a pas grand-chose pour moi de plus poétique que l’amour. Et puis aussi parce que les textes et la musique sont là pour extérioriser les choses qui sont en nous, et les choses qui sont en nous sont majoritairement de la sensibilité, de l’amour des histoires vécues, des désirs, et tout ça je trouve que c’est important. Enfin je ne sais pas si c’est important mais j’ai envie de le mettre en musique en tout cas !

On en arrive à la question de la fin « on continuera tant qu’on en rêvera », ces paroles sont toujours d’actualité ?

 – Victor : Oui c’est encore le cas, voilà, on ne s’arrêtera pas. C’est vrai c’est une phrase qu’on dit toujours à chaque concert. C’est un peu ce qui nous a poussés au début et qui est toujours aussi vrai. On pourrait plutôt dire aujourd’hui « on continuera tant qu’on y est », on est dedans, on avance et on continuera. Il n’y a pas de raison qu’on s’arrête, maintenant le rêve est devenu un peu réalité. C’est bien aussi de s’en rendre compte dans le sens où au début on ne vivait pas de notre musique et que maintenant on n’est pas le groupe de l’année. C’est-à-dire que l’on n’est pas premier des charts mais ça on s’en fou, ce qu’on veut c’est en vivre, vivre notre passion et on y est arrivé, c’est classe, et on continuera !

Merci du temps accordé, et bonne route.

-Victor : Merci à vous.

Interview réalisée le 8 février 2014 à Salon de Provence

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