Live Report

La Cigale s’enflamme sur le beat de ManuDigital (Paris) 26.03

28 mars 2016, Clem

Pigalle, samedi 26 mars. Les terrasses des cafés grouillent de monde et les derniers rayons de soleil marquent la fin de l’hiver. Le quartier est fidèle à sa réputation : au milieu des néons des sex-shops et des souvenirs touristiques, un fort dynamisme culturel résiste à l’Empire. Introduction surprise de la soirée qui nous attend, le sound truck de Daddy Reggae arpente les rues de Pigalle. Les gros caissons de basses posés sur le plateau arrière de son camion envoient des classiques de reggae jamaïcain et ce bon vieux Daddy s’enquiert peu de recouvrir les conversations des terrasses de café par ses puissantes basses. La très belle salle de la Cigale accueille tranquillement le public pendant que Big Marnier est surchaud sur ses platines en guise de première partie. Le balcon est fermé mais le parterre se remplit largement au fil des minutes. ManuDigital peut être rassuré : sa première à la Cigale a attiré du monde. Et c’est pour le moins logique au vu de la qualité de son premier album solo “Digital Pixel” (sorti le 19 février), de la liste d’invités et du prix attractif de la soirée (de 10 à 20€).

20H. Alors qu’Anne-Claire Coudray lance le JT de TF1 avec son poncif “Madame, messieurs, bonsoir, dans l’actualité de ce samedi 26 mars, les policiers belges…” et s’apprête à conforter son ratio d’une ineptie par minute, le rideau rouge de la Cigale s’ouvre pour une toute autre introduction. La mythique composition de John Williams retentit dans la salle et le texte défilant de Star Wars est réadapté pour lancer la star de la soirée. ManuDigital déboule sur son estrade, entouré de ses 4 synthétiseurs, de ses 3 MPC, de sa platine et de son Theremini, comme pour prouver -si tant est qu’il le fallait- que son pseudonyme réfère autant à l’origine sémantique de “digital” (du latin digitum signifiant “doigt”) qu’à l’anglicisme synonyme de numérique. Bass player, riddim maker, selecta, beatmaker : appelez-le comme vous voulez, ManuDigital est avant tout un véritable passionné de musique et de reggae jamaïcain, et ça se sent. Les cheveux courts et la chemise cintrée détonnent dans l’univers reggae et rappellent une fois de plus que l’apparat n’a jamais fait le talent. Le live-set commence tambour battant et invite de suite les skankeurs à faire chauffer leurs guibolles. Rapidement, le chanteur français Bazil vient poser son flow sur les big tunes de son pote Manu, qui descend de son piédestal pour faire profiter de sa dextérité digitale au plus près de son public. Du clavier à la basse, le multi-intrumentiste rythme les envolées de Bazil et le duo fait le taff. Le beatmaker alterne alors entre les passages de Bazil et la projection sur écran de ses collaborations : Josey Wales, Cali P, Pupajim, Biga*Ranx entre autres. Ce travail interactif fait aussi la part belle à quelques excellents vidéo-clip (l’homme machine notamment) où le travail graphique laisse libre cours à l’imagination.

Le défilé d’invités continue et l’ambiance grimpe proportionnellement à la chaleur de la salle. Avec sa voix envoûtante, à mi-chemin entre Adèle et Flavia Coelho, Marina P offre une belle variation de style sur Already Midnight. Avec une certaine classe, la jeune chanteuse apporte une note de douceur qui confirme la diversité de production de ManuDigital. Mais Marina P n’est pas la seule à nous envoûter avec son timbre particulier et sa présence scénique : George Palmer, MC espagnol à la voix aïgue et nasillarde proche de Pupajim, régale la Cigale avec Come Inna Di Dance et Don’t Try. Peter Youthman enchaîna dans un style plutôt monotone mais très rythmé, en plein univers dub, certainement plus habitué aux stacks des soundsystems qu’aux scènes comme la Cigale. Taiwan MC, qu’on connaissait bien pour ses nombreuses scènes partagés avec Chinese Man, a lui encore démontré l’étendu de ses talents et sa capacité à être étincelant dans les nombreux styles qu’il maîtrise. Détendu et plein d’aisance, il inonda le public de ses vibes roots, tantôt chantées comme sur Heavy This Year et de ses passages très rapides et techniques tant appréciées du public.

Ce soir, notre coup de coeur se porta sur le morceau partagé avec les cuivres de Babylon Circus, son ancien groupe toujours actif, et avec Balik (Danakil) à la voix. Sans doute parce que l’apport d’instruments acoustiques tel qu’un ensemble de cuivre tend à arrondir les angles du dub digital carré de Manu. Nous avons eu le sentiment sur ce morceau d’atteindre un équilibre géométrique de l’espace sonore, une stabilité harmonieuse et pondérée de la propagation des ondes acoustiques. Le public a sans aucun doute partagé cet avis tant il a unanimement acclamé la performance de ces musiciens talentueux. Manu nous avait habitué dans ses “Digital Sessions” au son très clair, simple et défini de son clavier favori, le Casio MT40 – aussi appelé “Sleng Teng” pour avoir été l’instrument d’origine d’un des premiers riddims du reggae digital qui est devenu l’un des plus repris par la suite. Le léger effet fuzz des basses de ce clavier apporte une touche rétro 80’s à l’accompagnement instrumental et un charme incontesté. Dans son nouveau projet, point de MT-40 et avec son nouveau set de controllers, le son de ManuDigital est devenu plus néodigital avec des basses beaucoup plus profondes et distorsionnées. Bien sûr, il s’agit d’un choix d’orientation du nouveau projet “Digital Pixel”. On ne regrette pas ce changement de cap qui forge avec le temps l’identité du musicien. Cependant, nous ait apparu un sentiment de sous-utilisation de la diversité des instruments qu’il avait à disposition notamment sur les basses qui aurait peut-être gagné à être plus variées.

ManuDigital se distingue par sa rythmique rigoriste, sa culture de la précision à la triple croche. Dans la construction même du concert, on sentait l’importance qu’il attachait au contrôle de son déroulement et à l’égalité du temps de Mic de ses invités. Puis est venu le tour de Joseph Cotton. Ce showman jamaïquain, grand sage respecté du milieu avait décidé de laisser sa sagesse dans les loges et s’est fait un malin plaisir à briser tous les codes implicites de la soirée. Il tarda peu pour descendre dans la fosse et se mélanger à la foule, comme pour mieux appliquer la fameuse formule de patois jamaïcain “I&I” (« Jah, mes frères et moi »). Ce désir de proximité était largement partagé par un public toujours aussi respectueux, admiratif et réceptif. Il faut dire qu’il incarne une classe abidbolienne ce Joseph, vêtu de son costume à ralonge rouge taillé à la jamaïcaine et de son chapeau flamboyant. Ce rouge pétard sur ce tissu soyeux s’accordait à la perfection avec la couleur de sa voix rauque et mélodieuse. Le Pull-up facile, Joseph prit le volant de La Cigale dans une conduite sportive qui poussa Manu dans un rôle de co-pilote très concentré et réactif pour éviter toute sortie de route.  

Lorsque Manu rappella ses guests pour leur offrir chacun un ultime passage sur scène, on sentit que notre cher Joseph n’était point rassasié. Une envie de poursuivre ce moment de bonheur musical partagé lui enflammait l’esprit et la gorge, au risque de frustrer les autres invités. Ses envies d’a-capella, Youthman s’en souviendra sans doute avec moins de plaisir que nous. Le pauvre chanteur attendait le micro qu’il n’a jamais eu. Pendant ce temps, Taiwan MC provoquait Cotton dans un petit battle de flow qui excita une dernière fois la foule. Sans vainqueur mais avec beaucoup de trempe, nos acolytes ont laissé une belle dernière touche d’un concert d’un grand acabit, tel qu’on aimerait en voir plus souvent.

Une belle salle, une pléthore d’artistes, un live-set de 2h30 très travaillé pour un public enjoué : pour sa première, ManuDigital a offert un récital à la Cigale !

Par Tetex & Clem
Crédits Photos : Le Musicodrome

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